Encore beaucoup de grains à vendre au Québec?

Pas de surprise dans ce constat : cette année, les producteurs du Québec ont à nouveau moins vendu à la récolte, spécialement leur maïs. C’est ce que révèlent jusqu’ici les chiffres présentés par les Producteurs de Grains du Québec. Ceci est comparable à ce qui s’est produit en 2014. Faut-il vraiment s’en étonner? Non bien entendu.

ecoulement stocks QC

Pour une deuxième année consécutive, les prix à la récolte étaient loin d’être particulièrement intéressants. Et, comme les dernières années auront vu pousser comme des champignons les silos à la ferme au Québec, nul besoin de dire qu’encore en 2015 entreposer était la 1re option qui s’imposait pour plusieurs.

Que peut-on s’attendre maintenant comme prix dans les semaines et mois à venir avec une telle situation?

Il est toujours assez difficile de conclure quoique ce soit de la direction des prix basé uniquement sur l’écoulement des stocks pour plusieurs raisons :

  1. Le prix proposé aux producteurs ne tient pas juste de ce qui se passe au Québec. Comme on sait, une bonne proportion de ce qu’ils reçoivent tient en fait compte davantage de ce qui se passe à la bourse (70-80% généralement…). Autrement dit, tenter d’envisager où ce que sera le prix au cours des prochaines semaines ne dépend pas « beaucoup » de ce qui se passe au Québec, même s’il faut le considérer.
  2. On ne connaît pas clairement les objectifs de vente des producteurs, donc difficile de savoir à quel moment ils vendront davantage. Cette année, on entend que plusieurs ne lèveraient pas le nez sur un prix de vente de par exemple 200 à 210$ dans le maïs. Mais, encore là, c’est flou et on sait que souvent, c’est quand les prix se mettent à monter que les objectifs grimpent aussi…
  3. La dynamique du marché des exportations de grains au Québec reste vague. Nous savons que cette année, les récoltes autant de maïs, que de soya et blé ont été exceptionnelles au Québec, voire même record. Pour qu’une certaine rareté prenne forme, stimule les prix, et que la balance tourne à l’avantage des producteurs, il faut que les exportations québécoises de grains prennent leur envole. Même si on sait que des bateaux et trains traversent nos frontières vers diverses destinations, il reste très difficile de connaître et d’évaluer les volumes exportés. Difficile de la sorte d’établir aussi si plus tard en saison, un certain manque à gagner viendra supporter davantage les prix comme se fût le cas par exemple à la fin de l’an dernier dans le maïs.

Bref, heureux celui qui peut définir clairement sa stratégie de vente de grains pour les semaines à venir avec autant d’inconnus. Par contre, certaines choses peuvent nous éclairer quand même :

  • Si les producteurs commercialisent comme l’an dernier, il y a fort à parier qu’on étirera la sauce jusqu’à la dernière minute. Autrement dit, contrairement aux dernières années, plusieurs entreposeront le plus longtemps possible en espérant obtenir plus. L’an dernier, la stratégie a été payante. Comme on sait, les prix (surtout le maïs) ont bondi à la fin de l’été, et ceux qui avaient entreposé jusque là ont pu profiter de prix très intéressants à 240$ et même plus… Le hic, c’est que la récolte 2014 n’arrive pas à la cheville de celle de 2015. Par exemple, celle de maïs a été d’à peine un peu plus de 3,1 millions de tonnes alors que cette année, elle est à un niveau exceptionnel de plus de 3,7 millions de tonnes. À moins que les exportateurs de grains québécois parviennent à gagner du terrain sur les marchés mondiaux, la fin d’été 2015 pourrait donc être bien différente.
  • La faiblesse du dollar canadien est le meilleur allié des producteurs vendeurs de grains. C’était déjà vrai l’an dernier, mais encore plus cette année, alors que notre huard est même passé brièvement sous la barre de 0,70 récemment. La « base » en dollar canadien se veut donc très intéressante, celle-ci étant à un niveau qu’on a rarement observé depuis le début des années 2000. C’est vrai pour le maïs, mais aussi pour le soya. Il y a donc déjà de belles stratégies commerciales qu’il est possible de mettre en place pour aller chercher de meilleurs prix.
  • Si on se fit aux statistiques d’écoulement des stocks au Québec des dernières années, il faut s’attendre à davantage de ventes dans les semaines précédents le début des semis. Ceci est particulièrement vrai dans le maïs, mais aussi du côté du blé. Le cas du soya est différent au Québec, puisque plusieurs producteurs ont davantage pour habitude de le vendre surtout à la récolte. Faut-il s’étonner de ce phénomène « pré-semi ». Pas vraiment, puisque plusieurs producteurs commercialisent davantage à ce moment question entre autres d’avoir plus de liquidité, et d’éviter d’entreposer trop de grains à l’été. Par contre, avec les importantes quantités de grains récoltés cette année, et moins qu’à la normale de commercialisé à la récolte, on peut s’interroger à savoir s’il ne faut pas s’inquiéter d’un recul un peu plus important des prix avant les semis. Ceci est d’autant plus préoccupant si les prix grimpent à Chicago. Ce n’est d’ailleurs par rare au printemps, et généralement la « base » a alors tendance à s’écraser.

Devant toute cette dynamique de marché bien incertaine, que peut-on conclure et surtout, comment tirer son épingle du jeu?

Il n’y a malheureusement pas de « recette » miracle. Par contre, assurément, il est toujours « gagnant » de faire son plan et surtout, de se fixer des objectifs. Il n’est certainement pas mauvais d’apprendre aussi à travailler mieux son prix de vente en décortiquant la « base » et le marché à terme (la bourse). Peut-on par exemple aller chercher plus si on commercialise dans un premier temps sa base, puis par la suite le marché à terme? Est-il possible d’utiliser différents outils de la bourse pour éviter une mauvaise surprise si les conditions se veulent idéales pour les cultures aux États-Unis en 2016? En fait, ce ne sont pas les possibilités qui manquent pour vendre encore à meilleur prix cette année, mais il faut prendre le temps de bien évaluer la situation, et ses options.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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