Inondations dans le Midwest américain, et les prix?

Depuis maintenant une semaine, les inondations sont la principale source de préoccupations dans le Midwest américain, et avec raison.  Sur Twitter, il suffit de rechercher #Flood2019, et les images et graphiques parlent d’eux-mêmes : routes délavées, élévateurs à grains encerclés d’eau, maisons et silos inondés, champs transformés en des kilomètres d’eau. Bref, il ne fait aucun doute que le printemps 2019 s’annonce jusqu’ici très difficile pour débuter la saison.

Selon la carte des inondations en cours, les principaux États touchés sont le Nebraska, Iowa, les Dakotas du Sud et du Nord, le Minnesota et certaines régions du Wisconsin.

Articles connexes

Basés sur les chiffres de 2018, ces États représentent près de 40% des superficies cultivées aux États-Unis. Si les inondations persistent, dire que les récoltes américaines 2019 pourraient en être affectées n’est donc certainement pas faux. En principe, ceci devrait contribuer à initier un premier rallye météo des prix des grains au cours des prochaines semaines.

Dans cette veine, il ne faudrait pas s’étonner de voir la machine à rumeur prendre son envol, propulsant d’autant les prix à la hausse. Plusieurs articles et fils de discussion sur les réseaux sociaux ont d’ailleurs déjà commencé le travail dans les derniers jours. C’est par contre dans ce type de contexte de marché qu’il faut savoir prendre du recul, et éviter de tomber dans le panneau des idées préconçues. L’une d’entre elles, qu’un printemps trop humide favorise généralement davantage d’ensemencements de soya à défaut de pouvoir semer le maïs dans les temps.

Ci-joint un graphique qui illustre le % de changement entre les intentions d’ensemencements américains présentés à la fin mars et les ensemencements réels ensuite en fin d’année. Historiquement depuis 2000, 3 années auront vu des printemps particulièrement difficiles en raison d’inondations dans le Midwest américain : 2008, 2011 puis 2013 (zones rouges).

De ce graphique, en un coup d’œil, on constate tout d’abord qu’il n’y a certainement pas matière à croire qu’un changement du maïs au soya important ait nécessairement lieu lors d’une année d’inondations printanières. Peut-être 2008, mais c’est léger de tirer conclusion à partir d’une seule année sur trois.

On peut ensuite se questionner à savoir si un mauvais printemps peut tout simplement réduire l’ensemble de ce qui est vraiment semé. Toujours selon notre graphique, depuis 2000, 5 années auront vu les ensemencements de maïs et de soya reculer à l’unisson : 2001, 2010, 2011, 2013 et 2015. Nous avons donc deux années d’inondations sur cinq années de recul généralisé. C’est encore léger comme constat pour dire que 2019 puisse vraiment suivre cette avenue.

Enfin, une dernière question est si les rendements pourraient être affectés par un mauvais printemps. Dans ce cas-ci, la littérature suggère que ce puisse être le cas avec des ensemencements trop tardifs qui limitent le plein potentiel de rendement. Si on se fit ensuite à nos trois années de références, 2008, 2011 et 2013, ce semble effectivement « un peu » plus le cas. Dans le maïs, les rendements ont alors été dans à sous la moyenne des dernières années de -2%, et dans le soya sous la moyenne à -5,4%.

Dans cette brève analyse, on retient donc que :

  1. Il apparait difficile de statuer qu’un changement d’ensemencements du maïs au soya important puisse vraiment avoir lieu;
  2. Il n’est certainement pas sûr non plus que les ensemencements réels afficheront un recul important par rapport à ce qui était prévu avant le début du printemps, en mars;
  3. Un mauvais printemps trop humide avec des inondations semble affecter les rendements à prévoir pour l’automne.

Du 3e constat, si c’est le cas, nous briserions donc « enfin » la série de 5 années consécutives d’excellents rendements aux États-Unis. Avec les stocks américains qui demeurent très élevés présentement, ce ne serait certainement pas une mauvaise chose. Ce pourrait jeter des bases plus solides dans le marché en vue de meilleurs prix à l’horizon pour la fin 2019 et 2020.

Par contre, alors que nous n’en sommes même pas encore à la fin mars, et que les ensemencements américains ne débutent généralement pas beaucoup avant la 2e et 3e semaine d’avril, il reste encore un bon bout de chemin à faire avant de dire que nous aurons vraiment une mauvaise saison aux États-Unis. Avec les inondations en cours, il y a certainement matière à s’inquiéter, mais c’est trop tôt encore pour tirer des conclusions.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

Commentaires