La bourse complètement déconnectée?

Il y a la bourse et il y a ce qui se passe vraiment sur le terrain.

Au Québec, je ne pense pas qu’on puisse en rajouter davantage… Les fils de nouvelles regorgent de manchettes sur les récoltes très difficiles et pénibles qui s’étirent en longueur avec le vent, le froid, la neige et le verglas. Question d’en remettre sur le tas, on a maintenant aussi la grève du CN et une pénurie de propane. Je me demande bien ce qui pourrait s’ajouter à cet amoncellement de mauvaises nouvelles pour les producteurs.

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Je tiens d’ailleurs à vous lever mon chapeau. Ça prend plus que des nerfs d’acier pour endurer cette fin d’année difficile, et relever le défi jusqu’au bout. J’en profite pour féliciter aussi les Producteurs de Grains du Québec qui n’ont pas hésité à rapidement réagir en demandant l’aide du gouvernement pour la récolte difficile, ainsi que la pénurie de propane.

PGQ – Tempête de neige précoce : effets désastreux et détresse chez les producteurs de grains

PGQ – Livraison du propane : les PGQ réclament des actions immédiates devant l’urgence

Ceci dit, le Québec n’est pas le Midwest où la part du lion du maïs est produit en Amérique du Nord. Et à regarder jour après jour le marché à Chicago, je m’interroge.

Depuis la mi-octobre, le prix du maïs à Chicago a affiché un recul de -0,25 $US/bo. (10 US$/tonne). Pour remettre les choses en perspective, l’an dernier avec une excellente récolte américaine, le prix du maïs se transigeait à 3,73 $US/bo. (147 $US/tonne) au 20 novembre. Cette année à la même date, avec certainement la pire récolte depuis 2012, nous sommes à 3,76 $US/bo. (148 $US/tonne).

La situation n’est peut-être pas aussi pénible dans le Midwest américain qu’ici, mais dire que ça va bien serait tirer par les cheveux. C’est spécialement vrai pour les États plus au nord du Midwest (Dakota du Nord et du Sud, Minnesota, Wisconsin, Michigan et l’Iowa) où en date de dimanche dernier, les récoltes de maïs affichaient toujours un retard de l’ordre de 15 à 20%. Le cas du Dakota du Nord est plus frappant avec seulement 23% de récolté alors que normalement il devrait l’être à 85%.

Le fait est que dans ces États américains, comme au Québec, le froid, le vent, la neige et le verglas posent tout un défi aussi cette année. Il n’y a d’ailleurs qu’à zyeuter sur les réseaux sociaux (Twitter – #harvest19) pour voir à profusion, des batteuses et des champs de maïs dans la neige.

Comme ici, cette fin de saison en queue de poisson n’est pas non plus sans conséquence sur le faible poids spécifique, la qualité décevante et l’humidité élevée du grain récolté.

Paul Caplette – Le Bulletin – Une récolte qui ne fait pas le poids

AgWeb – #Harvest19: Low Test Weights Could Drop Corn Carryover Significantly

Alors quand je vois qu’ensuite à Chicago, les prix ne cessent de reculer depuis la mi-octobre, je me dis que le marché est complètement déconnecté de la réalité, et pour vrai.

Plusieurs analystes mettent de l’avant le manque de vigueur de la demande dans le maïs. Il est vrai qu’aux États-Unis, les chiffres d’exportation de maïs sont assez décevants depuis un bon moment. Par contre, s’il y a encore quelques semaines la production d’éthanol tirait de l’arrière, ça semble tranquillement se replacer. Ensuite, à lire et suivre le marché du porc américain par exemple, avec des abattages record la semaine dernière, difficile de dire que la demande animale ne soit pas non plus au rendez-vous.

Donc, s’il est vrai qu’on devait et qu’on peut encore s’inquiéter d’un manque de fermeté de la demande américaine de maïs, dire qu’il y a matière à faire plonger encore son prix à Chicago avec la récolte qu’on a m’apparait excessif.

Heureusement, le marché local n’est pas le marché à la bourse. Aux États-Unis, tout comme au Québec d’ailleurs, les bases sont exceptionnellement fortes pour une période de récolte. Autrement dit, la bourse peut bien s’enfoncer, mais sur le plancher des vaches, les acheteurs et consommateurs sont très inquiets, assez pour offrir beaucoup plus que ce qu’indique le marché à Chicago.

À mon avis, tout ceci met de l’avant une déconnexion importante entre la bourse et les marchés locaux. Ce qui m’apparait intéressant de cette situation, c’est que je me dis que tôt ou tard, les marchés à la bourse risquent de se faire prendre à leur propre jeu.

Si la saison est aussi difficile qu’on peut le constater, que ce soit au Québec comme dans le Midwest américain, nous aurons certainement l’heure juste avec de vrais chiffres au cours des prochaines semaines, sinon au plus tard en janvier prochain. Parions alors que si les récoltes sont aussi mauvaises qu’on le dit, nous assisterons à toute une remise à l’ordre des prix à Chicago.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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