La Chine « bluffe »-t-elle?

La question se pose de plus en plus : la Chine a-t-elle autant de maïs sous la main que ce qu’affirment les statistiques disponibles ?

Selon les derniers chiffres du USDA, les récoltes chinoises de maïs plafonnent depuis déjà 6 ans à plus de 250 millions de tonnes. Pendant ce temps, leurs inventaires s’amincissent alors que la demande reste vigoureuse. Résultat, le fameux ratio inventaires/consommation est en recul depuis 6 ans.

Ceci dit, quelques éléments qui accrochent quand même dans l’équation des chiffres que nous avons sous la main :

1 – Beaucoup moins de porc à nourrir, mais toujours plus de maïs – En raison de la peste porcine africaine, on sait que les deux dernières années ont vu le cheptel porcin chinois encaisser un recul important: une baisse de 36% de 2018-19 à 2019-20. Par contre, curieusement, la demande chinoise de maïs, elle, n’a pratiquement pas bronché au cours de la même période, affichant même en fait une légère progression de 1,4%…

Je n’ai pas investigué davantage. Peut-être bien que quelque chose m’échappe quelque part. Est-ce que le recul de la demande de maïs pour le porc a été compensé par une autre demande de maïs en Chine? Éthanol… volaille…? Bien des choses sont possibles. Mais froidement, je reste un peu perplexe. On ne perd pas 36% de cochons à nourrir en quelques mois sans qu’il y ait au minimum « un peu » d’impact sur la consommation de maïs.

2 – Plus de porc à nourrir, mais pas nécessairement beaucoup plus de maïs de consommé – Soyons bon joueur. Disons qu’effectivement, malgré la chute libre de la production chinoise de porc au cours des deux dernières années, la demande de maïs soit demeurée au rendez-vous sans broncher.

C’est donc dire aussi qu’en principe, avec la reprise à plein régime de leur production porcine présentement, la demande chinoise de maïs devrait afficher quand même une hausse plus marquée pour cette année. Après tout, il y avait assez de demande de maïs dans les deux dernières années pour compenser les pertes en raison de la peste porcine africaine, elle n’a certainement pas disparu depuis… Mais non, ce n’est pas le cas. Si on se fit aux chiffres disponibles, on doit prévoir une augmentation de la demande de maïs de seulement 3% cette année en Chine. Difficile à croire…

3 – Des réserves toujours « confortables » de maïs, mais des prix qui explosent? – Spéculation ou non, il y a et il y aura toujours une relation assez directe entre les prix des grains et sa disponibilité « réelle ». Moins il y en a pendant que la demande est forte, plus les prix grimpent et vice-versa.

En partant de ce principe bien connu et assez simple, si on jette un nouveau coup d’œil au graphique précédent de ratio inventaires/consommation en Chine, on comprend assez bien que oui, le prix du maïs devrait être à la hausse depuis 6 ans. Sauf que nous sommes présentement « TRÈS » loin d’une hausse modérée, comme le ratio inventaires/consommation actuel le laisse entendre encore pour cette année.

Présentement, le prix du maïs en Chine gravite à des niveaux record de 2 800 yuans/tonne (environ 550 $CAN/tonne) avec un ratio inventaires/consommation de 67%. La dernière fois que le prix du maïs en Chine avait été plus élevé remonte à la période de 2011 à 2015 où il avait alors gravité essentiellement autour de 2 200 à 2 600 yuans, pour un ratio inventaires/consommation autour de 25% à 55-60%.

À partir d’ici, soit que les informations actuellement disponibles sur la demande et les stocks chinois de maïs ne sont pas justes, sinon qu’il y a beaucoup de spéculation dans le niveau de prix actuel du maïs en Chine. Pour les raisons précédentes, je suis tenté de choisir la première option…

Et concrètement, qu’est-ce que tout ceci nous dit pour le prix du maïs au Québec? Deux choses…

  1. Si la Chine « bluffe » sur ses chiffres de demande et d’inventaires de maïs, nous en avons certainement encore pour un moment à voir les prix à Chicago demeurer beaucoup plus élevés que dans les dernières années. Lecture rapide, difficile de croire ensuite que nous retournerons sous peu et rapidement sous la barre du 3,75-4,00 $US/bo. à Chicago, comme ce fût le cas très souvent au cours des dernières années.
  2. Avec cette forte demande chinoise, nous devons nous attendre aussi pour encore un bon moment à une grande nervosité des marchés. Je pense spécialement au printemps et à cet été, où beaucoup reposera alors sur les conditions météo aux États-Unis pour renflouer les coffres à l’automne prochain. La moindre condition trop sèche, inondation, ou tout autre imprévu météo, et les prix risquent de bondir de nouveau.

J’avais écris à l’automne un billet sur ce blogue que s’il y avait une année où il y avait des probabilités que le prix du maïs grimpe à 300 $ la tonne au Québec, c’était cette année. Comme toujours, je nuançais quand même en disant qu’il y avait plusieurs inconnus qui pouvaient empêcher ce type de scénario. Mais jamais en 100 ans je n’aurais cru que seulement en quelques semaines, nous puissions être aussi rapidement à 300 $ la tonne. Et je ne pense pas être le seul.

La réalité, c’est que pour obtenir une certaine lecture de la direction des prix, il faut s’appuyer sur des données et des chiffres. Mais s’ils sont tronqués, ça devient une toute autre autre paire de manches.

Maintenant, est-ce que le prix du maïs peut grimper davantage? Sachant qu’on se doute de plus en plus que la Chine « bluffe », il ne manque plus que de mauvaises conditions météo pour 2021 pour que ce soit le cas.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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