Ligne de temps

La Chine et l’autruche

Les derniers jours auront été pour le moins très dynamiques et imprévisibles pour le marché des grains.

D’un côté, nous avons eu la semaine dernière le rapport d’intentions d’ensemencements américains qui aura surpris sur pratiquement toute la ligne, proposant non seulement une réduction plus importante que prévue des ensemencements de maïs américain, mais surtout, une baisse des superficies ensemencées en soya alors qu’on envisageait plutôt une hausse de celles-ci.

De l’autre, difficile d’ignorer l’annonce faite par la Chine, mardi dernier. Cette dernière a fait part de son intention d’imposer une taxe sur les importations de nombreuses denrées agricoles américaines, particulièrement le soya, ce qui n’a pas manqué d’ébranler les marchés. Tout ceci était en réaction à la menace d’imposition de taxes américaines sur  l’importation de plusieurs produits chinois. Bref, un bras de fer États-Unis vs Chine qui semble vouloir pour l’instant s’envenimer.

Nul besoin de vous dire que dans les derniers jours, j’ai reçu plusieurs courriels, téléphones et questions lors de mes rencontres :

“Jean-Philippe, c’est quoi ton avis? Penses-tu que cette guerre commerciale va durer longtemps? Qu’est-ce qui devrait se passer avec les prix? On fait quoi?”

Bien sincèrement, je n’en sais rien pour le moment. Mais bien sûr, j’ai des idées.

Une taxe sur les importations chinoises de soya américain n’est certainement pas une bonne nouvelle. Les stocks américains sont à la hausse de nouveau cette année, la compétition en provenance du Brésil est forte, et les exportations américaines de soya tiraient déjà de la patte depuis des mois.

Bien entendu, s’il se sème moins  de soya et que la météo est mauvaise ce printemps, ça devrait aider. Mais, on doit aussi se rappeler que l’an dernier, le rendement américain en soya avait été décevant. Qu’en serait-il s’il est excellent cette année? On pourrait alors avoir quand même une très bonne récolte américaine, ce qui se combine très mal avec une taxe sur les importations chinoises de soya américain…

C’est une avenue plausible…

En voici une autre.

La Chine n’a pas nécessairement intérêt à ce que cette taxe soit effective et, si elle est forcée de passer des paroles aux gestes, elle ne devrait pas en principe maintenir cette taxe longtemps. Je dis bien, en principe…

Je vous fais grâce ici d’une analyse en profondeur à laquelle plusieurs analystes et chroniqueurs du marché des grains se sont prêtés. Simplement, la Chine consomme une bonne proportion de la production mondiale de soya avec un appétit insatiable depuis des années.

Or, on peut avec justesse envisager que le Brésil sera à même dans quelques mois de compenser un manque à gagner américain. Par contre, à lui seul, le Brésil ne peut fournir les besoins de la Chine toute une année. Tôt ou tard, les Chinois devront s’approvisionner ailleurs. Est-ce qu’ils le feront avec l’Argentine?

On peut en douter sachant que la récolte de soya argentin a fondu comme neige au soleil dans les dernières semaines, en raison de l’importante sécheresse de cette année.

Les Chinois peuvent-ils s’approvisionner ailleurs? Sans aucun doute, puisque plusieurs plus petits pays producteurs (Uruguay, Paraguay, Canada, Ukraine, etc.) sont à même d’en exporter certaines quantités. Mais, pas nécessairement à la hauteur des besoins chinois.

Par contre, les Chinois ont aussi une réserve de soya, il ne faut pas l’oublier. Ils peuvent donc s’appuyer sur celle-ci pour étirer un peu la sauce.

À priori, il apparait ainsi logique d’envisager que la Chine ne puisse tenir le coup longtemps sans un approvisionnement en soya américain. Cependant, les avenues qu’ont les Chinois pour subvenir à leurs besoins sont peut-être bien un peu plus nombreuses qu’on le croit.

Bref, heureux celui qui prévoit avec justesse ce que les prochaines semaines nous proposerons vraiment comme perspectives pour les prix des grains, surtout le soya.

Cette semaine, j’ai donné plusieurs formations en mise en marché des grains. L’une des choses que plusieurs participants me demandaient, surtout en cette période très incertaine, c’est comment faire la part des choses dans les nouvelles pour prendre la bonne décision, pour vendre à un bon prix.

Deux choses :

  • Ne jamais s’enliser dans une vague d’analyses et d’hypothèses lorsque les marchés sont frappés par des imprévus importants. Vous pouvez prendre toutes ces analyses, hypothèses et opinions, les noter sur des papiers et les mettre dans une boîte, brasser la boîte, et en piger une au hasard pour essayer d’envisager ce qui s’en vient. Ce sont toutes de bonnes analyses, mais qu’elles soient bonnes ou non, le marché a cette capacité de très souvent suivre une direction que même les meilleurs analystes n’avaient pas envisagé. Alors, je vous pose la question: vaut-il la peine de passer des heures à creuser la question et à s’interroger? Rester informer est une chose, mettre trop d’énergie à comprendre les tenants et aboutissants d’une situation en est une autre.
  • L’équilibre d’offre et demande et la météo ont toujours le dernier mot dans le marché des grains. Nous avons des stocks élevés de grains, une bonne demande, et la période des ensemencements s’amorce aux États-Unis. Comme toujours au printemps, les marchés devraient donc tranquillement recentrer leur attention sur la météo et les perspectives des récoltes de l’automne prochain. De mauvaises conditions et les prix devraient grimper de nouveau. De bonnes conditions, et après un peu de nervosité printanière, les prix s’effriteront par la suite. Ce sont les grandes lignes, mais chaque année, c’est la même histoire qui se répète.

Bien entendu, je lis, m’informe et analyse ce qui se passe présentement avec les États-Unis et la Chine. Par contre, avec les années, j’ai appris à jouer un peu plus à l’autruche et ne rien conclure trop rapidement lorsqu’il fait tempête. Tôt ou tard, elle se calmera, et je pourrai ensuite à nouveau envisager avec plus de justesse la direction des prix et, s’il y a lieu, de passer à l’action ou non.

Ce qui fait cependant toute la différence, c’est la gestion de risque qu’on fait de notre commercialisation. À défaut de prévoir les prochaines tempêtes, il faut savoir profiter des opportunités que nous donne le marché pour pouvoir rester dans son fauteuil devant le foyer pendant la tempête. Ce fut le cas avec le récent rallye des prix en mars dernier. Avez-vous vendu?

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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