La pointe de l’iceberg ou le début de la fin?

Et c’est reparti… Après quelques semaines plus défensives, les prix des grains ont de nouveau bondi à Chicago. Au net, depuis le début du mois d’avril, le prix du maïs à Chicago a maintenant affiché un gain avoisinant 1 $US/bo. (39,37 $US/tonne) et celui du soya autour de 1,20-1,30 $US/bo. (44 à 48 $US/tonne).

Pas besoin de vous dire que j’ai reçu quelques téléphones et courriels au cours des derniers jours : « Jean-Philippe, qu’est-ce qu’il se passe? Est-ce que c’est bientôt fini? Est-ce que je devrais en vendre? J’attends? Je fais quoi? »

Ce que nous vivons présentement dans le marché des grains est exceptionnel. Je n’ai certainement pas besoin de vous le rappeler. La dernière fois que nous avions vécu une telle situation remonte à 2012. Question de prendre un peu de recul, je vous joins ci-dessous où nous nous situons présentement par rapport à cette fameuse période.

Comme on peut le voir, autant pour le maïs que le soya, nous sommes un peu plus qu’à mi-chemin par rapport aux sommets de 2012. Mais nous entrons aussi dans une zone en altitude (… de prix) où l’oxygène devrait commencer à se faire plus rare. Si on veut atteindre de nouveaux sommets, ça va nous prendre plus d’oxygène. Heureusement, ce n’est pas ce qui devrait nous faire défaut au cours des prochaines semaines.

Je pourrais probablement vous dresser une longue liste d’éléments qui expliquent pourquoi les prix continuent d’être aussi vigoureux. Mais question de ne pas s’enfarger dans les fleurs du tapis, faisons simple :

  1. Les stocks américains de maïs et soya ont considérablement reculé cette année, « surtout » en raison d’une forte demande chinoise.
  2. En dehors de la Chine, la demande de grains sera restée généralement très vigoureuse aux États-Unis, mais aussi dans plusieurs autres pays. Ceci est d’autant plus remarquable que les prix des grains sont beaucoup plus élevés depuis maintenant un moment. En d’autres mots, les prix ont grimpé, mais pour l’instant, la demande n’a pas nécessairement ralenti beaucoup.
  3. Au Brésil, la 2e récolte en maïs (safrinha) est sur la corde raide. Il reste plusieurs semaines encore d’ici les récoltes (fin mai/juin), et tout indique que les conditions s’annoncent trop sèches. Si c’est le cas, les rendements ne seront pas au rendez-vous, ce qui devrait faire pression sur le marché d’exportation en faveur du maïs américain cet été.
  4. Enfin, et c’est « le » facteur le plus déterminant à mon avis, nous avons une saison entière encore devant nous. Et, à cet égard, force est d’admettre que des incertitudes bien réelles de conditions trop sèches sont déjà sur le radar.

Avec ce contexte, on peut donc comprendre sans difficulté toute la nervosité qui transpire déjà dans les marchés, avec des prix qui continuent de grimper à la bourse.

Ensuite, à la question : « Est-ce que les prix peuvent grimper davantage? », ma réponse est simple : certainement…

À court terme, nous avons de premiers signaux que les acheteurs sont maintenant à pied d’œuvre pour trouver des alternatives, surtout au maïs, mais aussi au soya. Par exemple, en Chine, le gouvernement est actuellement à mettre en place des mesures pour que les acheteurs (producteurs de porc…) se tournent vers d’autres grains et céréales, dont le blé. D’ailleurs, dans le dernier rapport mensuel du USDA d’avril, l’instance américaine a rehaussé sa projection de consommation de blé en Chine de +5 à 40 millions de tonnes.

Par ailleurs, une demande qui « commence » à se renfrogner face à des prix déjà très élevés ne sera pas suffisante pour freiner nécessairement leur hausse… à court terme. Pourquoi?

On sait déjà que les producteurs américains n’ont pas augmenté autant que prévu leurs intentions d’ensemencements en maïs et soya. Peut-être qu’il s’en sèmera finalement plus ce printemps, nous le saurons à la fin juin prochain. Mais dans l’intervalle, si on fait des calculs en utilisant des projections d’excellents rendements cette année, voire record, on n’arrive pas pour autant à éviter un nouveau recul des stocks américains l’an prochain.

Alors imaginer ensuite si la saison est trop chaude et sèche comme le proposent déjà les prévisions météo long terme aux États-Unis…

Dire que les prix à court terme ne pourraient pas grimper davantage, et qui sait « peut-être », je dis bien « peut-être », aux sommets de 2012 ne fait donc pas nécessairement de sens.

Par contre, à moyen terme, à partir de l’automne sinon de l’hiver prochain, je me garde encore une réserve pour l’instant à prétendre que les prix des grains resteront à des niveaux record, et peut-être même bien aux niveaux aussi élevés qu’ils sont présentement. Pourquoi?

D’une part, comme mentionné précédemment, les acheteurs sont déjà à pied d’œuvre pour trouver des alternatives au maïs, et au soya. Mais, ça prend du temps avant de voir ce ralentissement de la demande se transposer en chiffres concrets. Il est très difficile d’évaluer qui réduit sa consommation, comment et de combien. Sauf qu'une chose est certaine, surtout si les prix grimpent davantage cet été, la demande va ralentir, et le résultat de ce ralentissement devrait se faire sentir plus tard en 2021, sinon à partir de 2022.

D’autre part, loi d’offre et demande oblige, si les prix restent aussi vigoureux, on peut déjà se douter qu’en Amérique du Sud, à l’automne prochain, ce seront de très importantes superficies qui seront semées en maïs et soya. À savoir si la météo sera de la partie restera un point d’interrogation. Mais, si tout va bien, des récoltes record sud-américaines inonderont alors à partir de l’hiver prochain les marchés. Si la demande a ralenti également à ce moment, nous nous retrouverons alors avec des niveaux de disponibilité de grains plus confortables, ce qui fera pression à la baisse sur les prix.

Enfin, je garde personnellement en tête la Chine aussi comme un risque important dans le marché. Je lis chaque semaine plusieurs articles qui proposent différentes hypothèses sur la fermeté de la demande chinoise, et leurs niveaux d’inventaires de grains. Par contre, et c’est mon avis, je ne crois pas que la Chine joue nécessairement franc jeu.

Autant avons-nous eu par exemple un choc de la demande chinoise en maïs à partir de l’automne dernier, avec des projections d’importations de maïs qui sont passés de 4 millions de tonnes à aujourd’hui 24 millions de tonnes, que nous pourrions constater plus tard cette année que la Chine achètera et importera finalement beaucoup moins de maïs l’an prochain. Si c’est le cas, on pourrait alors se surprendre de constater que la disponibilité de grains (… maïs) n’est plus aussi préoccupante qu’on l’envisage à ce moment-ci.

À vol d’oiseau, dans les grandes lignes, je crois donc que nous avons encore un bon potentiel de surprises et d'imprévus intéressants au cours des prochaines semaines, d’ici les récoltes.

Par contre, si on se projette en avant, pour la fin 2021, sinon pour 2022, croire que les prix resteront aussi vigoureux et exceptionnels m’apparaît plus incertain. Pas impossible, mais certainement à ne pas à prendre pour acquis non plus.

Et à défaut de prévoir, surtout si rien n’a été vendu jusqu’ici, je crois que de considérer des ventes à l’avance pour 2021-2022, et même pour la récolte de l’an prochain, en 2022, m’apparaît une bonne gestion de risque. Pas nécessairement le meilleur coup pour celui qui veut spéculer et capturer le maximum possible, mais pour celui qui veut commencer à se garantir de premiers bons prix, oui.

Dans les marchés, on ne sait jamais quand une balle du champ gauche peut survenir. À défaut de prévoir, avoir au livre des ventes pour assurer ses arrières ne sera jamais une mauvaise décision, que les prix continuent de grimper ou non.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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