Le ciel nous est-il tombé sur la tête?

Ça fait déjà un bout de temps que j’ai écrit un billet sur mon blogue. Pas qu’il n’y a rien à dire sur ce qu’il se passe dans les marchés. Loin de là…

Le problème est plutôt qu’avec le coronavirus, la paralysie partielle de l’économie, ainsi que l’isolement de la population, nous naviguons en territoire inconnu. Écrire un jour sur la situation dans les marchés, et vous avez bien des chances que le lendemain, elle ait déjà beaucoup changée.

Lundi dernier, le prix du pétrole a poursuivi sa chute de façon rocambolesque. En après-midi, il s’enfonçait à moins de 30 $US/baril (light sweet sur le NYMEX).  Oui, oui, on parle bien d’un prix du baril à « moins » de 30 $US/baril! Pas zéro, mais négatif…  Sur mes écrans, en toute franchise, j’ai cru un bon moment que ma plateforme de prix boursier affichait une erreur.

Historiquement, même au cours des crises pétrolières des dernières décennies, une telle situation n’est jamais survenue. A priori, un prix négatif pour le pétrole signifie que les producteurs d’or noir seraient prêts à vous « payer » pour que vous preniez livraison de leurs barils. Ceci dit, ne vous précipitez pas chez votre détaillant d’essence préféré. Non, il ne vous courra pas après pour faire le plein de votre voiture…

L’un des graves problèmes avec le coronavirus, c’est qu’un pan entier de la population est à l’arrêt, en isolement. Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, ça fait déjà trois semaines que je n’ai pas fait le plein d’essence. Mon aiguille indique encore que le réservoir est plein au trois-quarts. Si on multiple ensuite par des milliers, sinon des millions d’individus qui ne font pas le plein, ça fait tout un effet d’entraînement sur l’ensemble de la chaîne de distribution et production d’essence; et au sommet cette chaîne, celle du pétrole.

Pour le pétrole, avec la chute du prix en territoire « négatif » de lundi dernier, on comprend que cet effet d’entraînement fait en sorte que les réserves des producteurs de pétrole débordent. Et comme je le lisais ce lundi, le pétrole, ce n’est pas comme le lait par exemple. Disons que c’est un peu plus difficile de nos jours de disposer du pétrole dans la nature…

Et il est bien là le problème avec cette pandémie de coronavirus. Comme c’est le cas avec le pétrole, ce sont les dizaines d’effets dominos insoupçonnés qui nous attendent, qui peuvent s’enchaîner, sinon en démarrer de nouveaux.

Ainsi, avec la chute de la demande de pétrole, la demande d’éthanol est aussi gravement touchée. Depuis la mi-mars, la production hebdomadaire américaine d’éthanol a été coupée de moitié (voir graphique), le plus faible volume depuis 2008.  Pourtant, les stocks américains d’éthanol ont de leur côté bondi à un sommet historique à la mi-avril de 27,469 millions de barils. Pas besoin de vous dire que même avec une forte baisse de la production, si les stocks s’accumulent, c’est que ça ne va vraiment pas bien pour la demande d’éthanol.

Au cours des dernières années, c’est autour de 37-38% de la production américaine de maïs qui a été utilisé pour la fabrication d’éthanol, en chiffres cela représente 135 à 140 millions de tonnes, soit l’équivalent d’environ 10 fois la production totale annuelle de maïs au Canada.

Effet domino du coronavirus étant, on peut donc facilement déduire que cette année, nous assisterons à une réduction considérable de la demande de maïs aux États-Unis. À savoir de combien, les paris sont ouverts: il y a encore des dominos qui peuvent tomber pour arriver au bout de la chaîne.

Si on se fie cependant aux intentions d’ensemencements américains de maïs de 2020, 97 millions d’acres, une bonne récolte risque de voir la production américaine grimper à un record de 400 millions de tonnes. Déjà que la demande d’éthanol cherchait à plafonner depuis un moment aux États-Unis, un passage à seulement 20-30% d’utilisation de la récolte américaine de maïs pour l’éthanol risque d’injecter de 30 à plus de 60 millions de tonnes supplémentaires aux réserves américaines. C’est beaucoup trop pour ce que le marché peut encaisser.

Heureusement, bien que ce scénario très inquiétant soit possible, il en existe de nombreuses autres possibilités. Comme je l’ai dit plus haut, il y a plusieurs effets dominos qui sont en cours, et plusieurs autres auront lieu. Certains pourraient proposer des répercussions moins négatives.

Dans le cas du maïs, je pense entre autres aux typiques imprévus météo de la saison. La chute déjà importante des prix sera aussi un excellent incitatif pour la relance de l’économie une fois la pandémie derrière nous. Cela est vrai aussi dans le cas du pétrole d’ailleurs. La question est surtout à savoir, quand cela se produira!?

En attendant, côté commercialisation, je dirais qu’il ne faut cependant pas se mettre la tête dans le sable. Au début 2020, on se disait qu’on ne pouvait faire pire qu’en 2019. J’aimerais dire le contraire, mais ça semble de moins en moins le cas.

La meilleure approche qu’on puisse avoir à mon avis est de jouer « safe » comme on dit. Le ciel ne nous est peut-être pas tombé sur la tête, mais à défaut de savoir ce qu’il restera sur le champ de bataille une fois tous les dominos tombés, un tient vaut certainement mieux que deux tu l’auras pour 2020.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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