Le soya, un marché explosif

Jean-Philippe Boucher agr., MBA
Jean-Philippe Boucher agr., MBA

Depuis plusieurs semaines, ceux qui me connaissent ou qui ont eu l’occasion de m’entendre en conférence savent que j’étais plutôt méfiant envers le marché du soya. Essentiellement, mon idée est que s’il est vrai que les États-Unis ne peuvent pas compter sur de gros inventaires encore cette année, dans les faits on doit garder à l’esprit qu’en Amérique du Sud les récoltes devraient être exceptionnelles pour une deuxième année consécutive. Ce n’est pas rien quand on sait qu’ensemble, le Brésil et l’Argentine produisent 50% du soya dans le monde.

Si on ajoute ensuite à cette équation les intentions d’ensemencements en soya aux États-Unis qui seront semble-t-il beaucoup plus importantes cette année, il devient encore plus difficile de ne pas s’inquiéter devant la montagne de soya qui semble tranquillement poindre à l’horizon d’ici la fin de 2014. Face à la possibilité qu’une mer de soya inonde les marchés dans les prochains mois, on peut donc difficilement s’imaginer voir le prix du soya garder encore le cap longtemps. Mais est-ce vraiment le cas?

Hier en faisant mon survol quotidien des marchés, je suis tombé sur un excellent article présenté sur le site de Agriculture.com écrit par Darrel Good, un professeur et agroéconomiste de l’Université d’Illinois. L’article (Slower soybean use needed?) que je vous invite à lire, fait ressortir à quel point il se peut très bien que d’ici les prochaines récoltes, le soya se fasse vraiment beaucoup, beaucoup plus rare qu’on le prévoit actuellement aux États-Unis.

Comme le souligne entre autres M. Good, si on fait le cumul des ventes à l’exportation qui ont été confirmées par le Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) depuis le début de l’année commerciale 2013-14 (1er septembre), on constate que les exportateurs américains ont déjà vendu 105% de ce qui est prévu pour cette année. Autrement dit, avec seulement 21 des 52 semaines de l’année derrière nous, l’objectif d’exportation de soya pour 2013-14 qui est actuellement de 36,83 millions de tonnes du USDA est déjà dépassé de plus de 1,84 million de tonnes.

export soya us janvier 14

Pour corriger le tir, le USDA ne peut compter essentiellement que sur trois choses : une chute dramatique des ventes à l’exportation américaine pour les prochaines semaines, l’annulation de plusieurs des ventes réalisées jusqu’ici, et finalement une éventuelle révision à la hausse de l’objectif actuel d’exportation de 36,83 millions de tonnes.

Avec les excellentes récoltes sud-américaines attendues ainsi que le pesos argentin et le real brésilien qui ont perdu beaucoup en valeur dans les dernières semaines, on peut s’attendre à ce que les ventes à l’exportation de soya américain chutent abruptement dans les prochaines semaines. Dans cette même veine, on peut aussi prévoir que plusieurs des ventes de soya américain déclarées pour 2013-14 soient finalement annulées, celles-ci étant remplacées par du soya sud-américain. Mais 1,84 million de tonnes à éponger pour atteindre l’objectif actuel du USDA c’est beaucoup, et encore plus considérant qu’il reste encore 31 semaines avant la fin de 2013-14.

Difficile donc de croire qu’une révision à la hausse de cet objectif ne sera par réalisée au cours des prochains mois, forçant par la même occasion une révision à la baisse des inventaires américains de soya déjà à un seuil critique.

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Certains me diront qu’il reste toujours la possibilité que la trituration de soya aux États-Unis puisse ralentir pour compenser la hausse des exportations. Possible… Mais encore une fois, comme le souligne bien M. Good, la réalité est que, jusqu’ici, depuis le début de 2013-14 le rythme de trituration du soya aux États-Unis dépasse aussi continuellement les prévisions.

Pour que les inventaires américains puissent éviter un recul à des niveaux plus inquiétants qu’ils ne le sont déjà, la seule porte de sortie reste donc une hausse des prix pour freiner l’ardeur des consommateurs et stimuler les importations en sol américain.

Si certaines choses tel que l’abondance des récoltes sud-américaines et la faiblesse de leurs devises pourraient freiner la hausse du marché du soya, il faut par contre reconnaitre aujourd’hui que les inventaires américains exceptionnellement serrés et la vigueur de la demande de soya devraient encore assurer la fermeté des prix, du moins jusqu’à ce que plus d’information soit disponible sur les intentions d’ensemencements.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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