Le USDA remet les pendules à l’heure

Jean-Philippe Boucher agr., MBA jpboucher@grainwiz.com

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Je ne pense pas que beaucoup de gens s’attendaient à ça. Hier à midi, le USDA publiait son rapport mensuel d’offre et demande pour le mois d’août, remettant les pendules à l’heure sur les perspectives de disponibilité de grains pour les mois à venir.

Je vous fais grâce de tous les détails de ce rapport, mais ce qu’il faut surtout retenir je crois, c’est que le USDA a été complètement à l’opposé de ce que tous prévoyaient. Malgré le début de saison difficile aux États-Unis, et quelques régions américaines encore en difficultés, le USDA prévoit de meilleurs rendements que ce qui était prévu jusqu’ici. Celui du maïs passe de 166,8 à 168,8 boisseaux /acre (10,6 tonnes/ha), et celui du soya de 46,0 à 46,9 boisseaux/acre (3,15 tonnes/ha).

De manière pratiquement unanime, toutes les firmes d’analyse et les spécialistes des marchés se sont donc fait prendre les culottes baissées, eux qui prévoyaient plutôt des ajustements à la baisse des rendements américains pour cet automne.

Ce n’est donc pas une situation plus serrée, mais plus confortable de disponibilité de grains qui nous attend pour les mois suivants les récoltes aux États-Unis. Il s’agit d’un nouveau contexte qui justifie difficilement des prix plus élevés, mais surtout, à lequel les fameux « spéculateurs » ne s’attendaient pas le moins du monde non plus.

Surpris, les marchés n’ont donc pas hésité à agir avec un cinglant revers des prix hier à Chicago vers de nouveaux creux qui ne sont plus très loin de ceux que nous avions observés en mai/juin dernier.

Suivant la publication de ce rapport, j’ai eu personnellement une valse de téléphones, courriels et messages Twitter! Ici aussi, tout le monde a été très surpris de ce rapport et comme toujours, plusieurs n’hésitent pas à tirer des roches sur le USDA!

« Il manipule les marchés! »

 

« J’ai parlé à des producteurs aux États-Unis, et c’est n’importe quoi! Tout le monde dit que la situation n’est pas très belle là-bas! »

 

« Comment des dizaines de firmes spécialisées peuvent s’être trompées dans leurs prévisions de rendement, et pas le USDA? »

Mon avis, contre vents et marées, le USDA est non seulement l’instance de référence pour tout le monde, mais ce n’est pas non plus des gens qui font leur travail à la légère. Car, il ne faut pas imaginer que l’équipe du USDA n’est pas au fait que leurs chiffres peuvent choquer, et surtout, dicter la direction des prix.

Maintenant, peuvent-ils manipuler leurs chiffres?

Possible… J’en parlais avec un producteur hier et, effectivement, il y a toujours place à réajuster les chiffres dans les mois subséquents. Sauf qu’encore une fois, il ne faut pas perdre de vue qu’ils sont continuellement scrutés à la loupe, disséqués par des milliers de spécialistes dans la moindre virgule de chacun des chiffres qu’ils présentent.

Peuvent-ils donc vraiment s’amuser des prévisions qu’ils font? Oui, mais disons qu’ils n’ont pas autant de latitude qu’on pourrait le croire à mon avis. Ils ont trop de comptes à rendre et trop de transparence à garder dans leur travail pour ne pas perdre leur crédibilité, le USDA étant « la référence » statistique des marchés.

Ceci dit, que les chiffres et le travail du USDA soient à remettre en question ou non ne change pas grand-chose au fait que c’est eux qui demeurent la référence pour les marchés, et surtout, que c’est eux aussi qui ont le dernier mot, qu’on le veuille ou non.

Maintenant, à savoir si ce que le USDA propose comme prévision fait du sens sur le terrain est de mon avis un autre débat.

Depuis le début de la saison, nous avons été bombardés de chiffres, d’analyses de spécialistes, de commentaires de producteurs américains, de photos, de « Tweet », et de cartes météo.

J’analyse et j’observe continuellement les marchés. Je fouille aux quatre coins d’internet et des sites spécialisés pour essayer d’avoir l’heure juste sur les marchés et la direction des prix. Sauf qu’à trop fouiller dans le média, mon avis, on se fait « médiatiser » dans notre opinion.

« Médiatisé »? Oui… Rappelons que le travail des médias est certainement d’informer, mais aussi de capter l’attention du public pour se hisser en tête de liste des sources d’information. Et, pour y parvenir, le meilleur moyen n’est pas de se concentrer sur les faits qui peuvent être ennuyeux, ou décevoir, mais sur ceux qui surprennent et captivent.

En juin dernier, je ne pense pas qu’il y avait par exemple grand intérêt à prendre en photo et écrire un article sur les conditions des cultures dans le Dakota du Sud ou au Minnesota; de beaux champs de maïs et soya en pleine émergence. Par contre, prendre une photo d’un champ inondé dans le Missouri, avec de jeunes plants de maïs dans la flotte, ça fait couler de l’encre et ça fait rapidement le tour de la « Tweetosphère ».

Alors, qu’est-ce que les gens ont bien pu retenir davantage à ce moment? De beaux champs qui ont passé certainement davantage inaperçus, ou d’autres champs inondés qui ont fait les manchettes?

Multiplié ensuite ce phénomène par des milliers de chroniques, blogues, analyses et photos qui font un peu tous la même chose, et le résultat est là, on croit que ça va vraiment mal, mais finalement ce n’est peut-être pas le cas autant qu’on peut le croit.

Le Cornbelt américain couvre 96,0 millions d’acre. De toute cette immense superficie, ce peut-il que les médias aient concentré un peu trop leur attention sur les « spots » seulement en difficultés? Je vous le demande…

En attendant, le marché des grains aura été quitte pour un sérieux revers hier. Personnellement, je ne crois pas pour autant que ces nouveaux chiffres marquent la fin d’un retour progressif à la hausse pour les mois à venir. Seulement, ce retour sera certainement beaucoup plus lent. Par contre, ce que le rapport du USDA d’hiver aura mis en lumière également, c’est que la consommation reste au rendez-vous, et ce n’est certainement pas des prix pratiquement à leur plus bas en cinq ans à Chicago qui lui nuiront.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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