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Les astres sont très mal enlignés pour les prix des grains

Jean-Philippe Boucher agr., MBA jpboucher@live.ca

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Les mauvaises nouvelles s’accumulent pour le marché des grains. Non seulement, il y a un peu plus d’une semaine, le Département de l’Agriculture des États-Unis  (USDA) a confirmé le potentiel de récoltes records de maïs et soya, mais jusqu’ici la météo dans le Cornbelt américain est pour ainsi dire « pratiquement » idéale.

Le hic, c’est aussi que la consommation de maïs aux États-Unis n’aura finalement pas échappé non plus aux effets de la diarrhée épidémique porcine. Résultat, la demande de maïs serait en baisse aux États-Unis. Et, même si la consommation reste forte et les inventaires américains à leur plus bas depuis des décennies, ce n’est pas plus encourageant du côté du soya. En effet, le USDA aurait sous-estimé l’importance de la dernière récolte américaine.

Il reste à voir maintenant aujourd’hui (vendredi le 11 juillet) ce que le USDA voudra bien encore nous annoncer comme bonnes ou mauvaises nouvelles. Mais, pour l’instant, on peut chercher de midi à quatorze heures, du soya et du maïs il y en aura plus qu’il n’en faut pour répondre à la demande à partir de cet automne. Pour les prix, ce nouveau contexte d’abondance après trois années difficiles n’aura pas été sans conséquence.

À la bourse, les prix ont fondu en quelques semaines à des creux inégalés depuis plusieurs mois, voire même années dans certains cas. Pour ajouter l’insulte à l’injure, les fameux spéculateurs qui misaient fortement sur le marché des grains il n’y pas si longtemps pour réaliser des profits commencent même à prendre le pari qu’ils devraient maintenant poursuivre leur trajectoire à la baisse dans les prochaines semaines, rien pour freiner leur chute.

Naturellement, ce recul important des prix n’aura pas été sans faire réagir les producteurs de grains. Du nord au sud et d’est en ouest de l’Amérique du Nord, ils se sont refermés comme des huîtres, cessant de vendre le moindre grain le temps que les prix reprennent un peu de contenance, ce qui n’est pas gagné d’avance.

Au Québec, la situation est même encore plus corsée, puisque le dollar canadien a bondi depuis son creux de mars dernier à 0,88 pour maintenant tenter sa chance à plus de 0,94. Pour les producteurs québécois, ce changement de cap fait en sorte qu’ils ont perdu une partie de l’avantage concurrentiel acquis grâce à la dévaluation du huard depuis l’automne dernier. Pire, ils doivent aussi concurrencer les producteurs de l’Ontario qui, à en croire les propos actuels de l’industrie, offrent présentement des prix plus compétitifs dans le maïs afin de liquider la récolte record qu’ils ont obtenu l’automne dernier.

Somme toute, côté prix, il n’y a donc pas de quoi se réjouir pour les producteurs de grains du Québec. Personnellement, je ne crois pas que la partie est jouée d’avance et qu’il faut baisser les bras. Mais, il faut rester réaliste, à moins que d’importants imprévus fassent surface, il sera certainement plus difficile dans les prochains mois d’obtenir de bons prix.

Pour s’en sortir, je terminerai en vous présentant cinq trucs que les années passées à travailler avec les producteurs m’ont permis de repérer chez ceux qui avaient le plus de succès dans leur mise en marché :

  1. Surveiller les marchés – C’est plus intéressant de surveiller les prix lorsqu’ils grimpent et font gonfler notre portefeuille, que lorsqu’ils chutent et le font fondre. Pourtant, ce devrait être tout le contraire… En effet, lorsque les prix montent, il est généralement « facile » de couvrir ses coûts de production et d’engranger des profits, peu importe le moment et le montant de la vente. Les dernières années en sont d’ailleurs un excellent exemple. Mais, à l’opposé, quand les marchés broient du noir, vendre à un prix intéressant et encaisser des profits est une tout autre paire de manche. Il est donc plus que jamais important dans ces occasions de surveiller de très près les marchés pour pouvoir repérer et saisir les bonnes opportunités lorsqu’elles se présentent.
  1. Optimiser son prix  – C’est bien connu, lorsque les prix chutent à la bourse, les valeurs des « bases » ont tendance à grimper. Autrement dit, pour inciter les producteurs à vendre, les acheteurs n’ont d’autres choix que d’offrir de meilleurs prix pour atténuer les effets négatifs de la bourse; de proposer de meilleures « bases ». Pour optimiser le prix de vente de ses grains lors d’années difficiles, il faut donc apprendre à travailler séparément le prix de la bourse (contrat à terme) qui représente 80-85% du prix final proposé aux producteurs, et celui de la « base » que propose les acheteurs (10-15% du prix final).
  1. Développer son réseau d’affaires – Il faut apprendre à connaître, travailler et bâtir des relations d’affaires avec plusieurs acheteurs et négociants. Je suis personnellement toujours surpris après plusieurs années de constater que de nombreux producteurs travaillent avec aussi peu qu’un ou deux acheteurs. Non seulement on réduit ses chances de se voir offrir de bons prix, mais on manque aussi de belles occasions d’être mieux informé, d’avoir différentes opinions et même de découvrir parfois certains outils très intéressants que plusieurs acheteurs proposent pour aider les producteurs à mieux vendre leurs grains.
  1. Connaître son coût de production – C’est simple, comment vendre à un bon prix et réaliser des profits si on ne sait tout simplement pas combien ça nous coûte? On peut toujours se dire que de toute manière, peu importe ce que ça nous coûte, il faut vendre au meilleur prix point final. Mais, dans les faits, même les spécialistes des marchés et investisseurs qui consacrent leur vie à tenter de repérer les meilleurs prix n’y parviennent que rarement. Par contre, vendre du grain sur la base que son coût de production est atteint est beaucoup plus facile à établir et à atteindre comme 1er objectif.
  1. Avoir un plan de « match » et de la discipline – Lors d’années difficiles, le risque est beaucoup plus élevé de vendre au mauvais moment pour de nombreuses raisons : besoin rapide de liquidité, découragement, absence d’objectifs de vente réalistes, manque de temps au mauvais moment, etc..  Pour éviter de prendre de mauvaises décisions, et surtout passer à l’action au bon moment, un plan de mise en marché est essentiel. Ce plan doit contenir non seulement des objectifs de prix bien définis, mais aussi des objectifs précis de vente dans le temps basés sur le comportement des prix, leur tendance et surtout, les besoins de liquidités de l’entreprise.

 

 

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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