Les dés sont pipés, mais peut-être pas du bon côté…

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Avec les vifs soubresauts imprévisibles des prix des grains des dernières semaines liés aux différentes prévisions météorologiques qui ne cessent de changer de jour en jour, il y a de quoi avoir le vertige.

À preuve, après avoir chuté de pratiquement 1$US le boisseau à la bourse en mai (contrat à terme spot de juillet), le prix du maïs a connu tout un revirement depuis le début de la semaine en grimpant de 0,40 $US le boisseau en l’espace de quelques jours seulement. Que dire du soya qui, de son côté, a perdu près de 1,50 $US le boisseau en mai pour être maintenant parvenu à bondir de 0,90 $US le boisseau depuis le début de juin?

Et tout ça essentiellement pour quelle raison? Hé oui vous l’aurez deviné, les sauts d’humeur de dame nature qui nous rappellent avec humilité que si tout a bien été jusqu’ici pour démarrer la saison aux États-Unis, la partie n’est pas jouée d’avance pour autant. Rien ne permet en effet d’affirmer avec certitude que les prochaines récoltes américaines seront à la hauteur des prévisions pour répondre à la demande des consommateurs qui, elle, ne semble toujours pas fléchir.

Est-ce donc dire que le risque de voir le prix du maïs s’effondrer sous 4,50 et même 4,00 $US le boisseau est alors écarté? Pas pour autant…

Dans les faits, la menace gronde toujours pour plusieurs raisons, à commencer par le simple fait que nous sommes encore tôt dans la saison et qu’il faudra encore au moins 1-2 semaines avant qu’on puisse parler d’un vrai risque de voir les cultures en cours aux États-Unis être endommagées. Bien sûr, déjà dans certaines régions américaines on rapporte des plants de maïs stressés par le manque d’eau. Certains acréages en soya auraient également très mal germé. Mais la fenêtre permettant aux cultures de se rétablir de ce 1er stress hydrique demeure encore ouverte. Un bon coup d’eau et le tour sera joué. On recommencera alors encore à parler des récoltes records en vue comme c’était le cas il y a encore quelques semaines, avec les conséquences qu’on connaît pour les prix, et spécialement celui du maïs.

Il faut ensuite aussi garder à l’esprit la perspective globale des marchés financiers qui, elle aussi, semble de plus en plus avoir son mot à dire sur la direction que doivent suivre les prix des grains. Et de ce côté, il y a de quoi sérieusement rester sur la défensive et être très nerveux avec une liste de raison assez longue pour écrire une thèse de doctorat en économie sans avoir complètement fait le tour de la question. Mais il n’y a qu’à mentionner les mots Europe, crise de la dette, élection en Grèce et sortie du pays de la zone euro, Espagne, problème financier de la République de Chypre, croissance économique américaine anémique, économie Chinoise en perte de vitesse, élection américaine, etc. pour rapidement s’apercevoir que les marchés financiers pourraient à nouveau se ramasser K.O. en un tour de main. Les prix des grains étant aujourd’hui au goût du jour des spéculateurs beaucoup plus qu’il n’y a quelques années, nul besoin de dire qu’ils en prendraient alors certainement pour leur compte aussi.

À moins que les conditions chaudes et sèches persistent aux États-Unis, ce qui n’est pas gagné d’avance, le risque de voir les prix des grains reculer ou demeurer faibles dans les prochains mois reste donc important et à ne pas prendre à la légère pour l’instant. Bien sûr, rien n’est impossible. Mais disons que les dés sont pipés, et pas nécessairement du bon bord pour celui qui espère encore vendre à des niveaux de prix aussi exceptionnel que l’an dernier.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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