Marché des grains: fin 2014, retour à la case départ

Jean-Philippe Boucher agr., MBA jpboucher@grainwiz.com

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

L’année 2014 fut forte en émotions pour le marché des grains. Débutant sur une note morose, avec des récoltes importantes à l’automne 2013 autant aux États-Unis, que dans le monde et au Québec, ils n’en seront pas moins parvenus à atteindre des sommets saisonniers intéressants au printemps. Par la suite, le réveil fut par contre brutal au cours de l’été, avec une chute peu commune des prix à la bourse frisant 30 % et plus dans certains cas.

La faiblesse du dollar canadien aidant, au Québec, une certaine proportion de ce recul aura été absorbée par l’appréciation progressive de la base. N’en reste pas moins que ceux qui ont pour habitude de vendre à la fin de l’été auront été quittes pour une bonne dose de déception cette année, bien que dans certains cas, les plus patients seront parvenus à profiter de quelques opportunités en septembre.

Mais sans contredit, ce qui aura été l’élément marquant de 2014, c’est l’incroyable et peu commun rallye à l’automne en pleine année de récoltes records aux États-Unis et dans le monde. Ceci aura permis a plusieurs producteurs au Québec d’atteindre un premier objectif commercial : vendre à 200 $ la tonne ou plus dans le maïs, et 450 $ au plus dans le soya.

Et maintenant, alors que nous n’en sommes qu’à quelques heures de la fin d’année, où en sommes-nous?

Et bien, force est d’avouer qu’en un an, à la bourse, les choses sont pratiquement au même point qu’elles l’étaient lorsque nous avons débuté l’année. C’est ce qu’illustrent bien les graphiques qui suivent.

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Seule exception, le soya qui malgré les nombreux déboires de 2014 entourant l’approvisionnement, les inventaires américains, et le tourteau, affiche un recul significatif de 2,50 $US/boisseau (92 $US/TM). En elle-même, la consommation reste forte, mais les marchés reconnaissent qu’il y a malgré tout abondance pour les prochains mois, semble-t-il.

Dans une perspective plus large, il faut reconnaitre que la partie n’est pas gagnée pour autant pour les mois à venir. Comme le montrent bien les graphiques suivants, on constate en effet que sur le fond, les tendances restent pour le moment à la baisse comme c’est le cas depuis les sommets de 2012.

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Ce qu’il est cependant particulièrement intéressant d’observer, c’est que 2014 nous aura permis d’atteindre et mettre à l’épreuve d’importants « supports » historiques qui seront parvenus à tenir le coup :

  • maïs à l’approche de 3,00 $US/boisseau;
  • soya à près de 9,00 $US/boisseau;
  • blé à 4,50-5,00 $US/boisseau.

Dans ce dernier cas, le rallye des dernières semaines du prix du blé laisse même entendre que le recul des dernières années pourrait tirer prochainement à sa fin, ce qui est d’autant encourageant.

La possibilité que la fin de la chute des prix amorcée à partir de 2012 puisse se confirmer en 2015 est donc bel et bien une réalité. De l’avis de certains économistes, cette éventualité tiendrait aussi du fait que le marché des grains aurait atteint un « nouveau plateau ». Autrement dit, si par exemple avant le « boom » des commodités agricoles à partir de 2006, le prix du maïs à la bourse naviguait sur un plateau de 2,00 $US/boisseau, il serait maintenant passé à un nouveau plateau de 3,00 $US/boisseau (voir graphique précédent). Même si 3,00 $US/boisseau n’est pas en soit un « bon prix », ce serait une bonne nouvelle.

En effet, comme 2014 l’aura particulièrement bien montré, les prix varient plus que jamais d’un mois, d’une semaine, et même d’une journée à l’autre. Ceci offre de nombreuses opportunités qu’ils parviennent tôt ou tard à atteindre des niveaux acceptables.

L’année 2015 pourrait donc s’avérer une autre année très intéressante pour les prix des grains. Pas nécessairement une année exceptionnelle, puisque nous demeurons en contexte d’abondance, mais intéressante…

Pourtant, à lire les propos de plusieurs analystes, l’année 2015 pourrait aussi très bien sonner le glas des prix des grains. C’est ce que laissent entendre entre autres les analystes d’une des plus importantes banques commerciales dans le monde, Goldman Sachs. (Goldman’s Bearish Call on Grains Echoed by Investors, AgWeb.com). Et, ils n’ont pas nécessairement tort.

Il faut en effet admettre que depuis 2006-2007, les marchés des grains ont été plus fortement influencés par le comportement des fonds spéculatifs et investisseurs. Un exemple particulièrement frappant de cette influence est le rallye exceptionnel de cet automne.

Après avoir prix le pari que les prix chuteraient à des creux inégalés à la récolte, ceux-ci ont changé en un tour de main leur fusil d’épaule, propulsant rapidement à la hausse les prix, et ce, alors même que les greniers aux États-Unis (et dans le monde) se remplissaient à craquer. Situation contradictoire vous dites…

Mais, de l’avis des analystes de Goldman Sachs, les fonds spéculatifs et investisseurs seraient tranquillement de moins en moins intéressés par les commodités agricoles. Faute de leur influence, les prix seraient donc appelés à progressivement varier beaucoup moins. Pour 2015, dans un contexte d’abondance, c’est dire que les chances de voir les prix grimper à des niveaux plus élevés et intéressants seraient alors plus faibles.

D’autres spécialistes rappellent aussi que nous sommes toujours à la merci de la météo. Bien que de tenter de la prévoir pour la prochaine année s’apparente plus à un coup de dé qu’à quoi que ce soit d’autre, il est vrai que le risque d’obtenir une autre année exceptionnelle est réel. Or si ça s’avère le cas, il devient difficile d’envisager que les prix puissent se montrer intéressants, surtout avec deux années successives d’excellentes récoltes.

Comme toujours, beaucoup d’encre coulera sans aucun doute dans les prochaines semaines à savoir ce que sera la direction des prix des grains pour 2015. Et, de part et d’autre, on peut défendre différentes hypothèses à l’effet qu’ils devraient grimper ou non. Mais, comme producteur agricole, le défi n’est pas nécessaire de tenter de prévoir avec justesse la bonne direction. Après tout, des millions d’individus à la bourse passent leur vie à tenter d’y parvenir, et pourtant, peu d’entre eux peuvent se vanter d’y être encore parvenus…

Non, le vrai défi pour un producteur est avant tout d’avoir un bon plan de mise en marché et des objectifs commerciaux clairs qui assureront la rentabilité de leur entreprise, et ce, que les marchés broient du noir ou explosent à la hausse. Le mois de janvier se veut d’ailleurs l’un des moments les plus opportuns pour prendre le temps de faire l’exercice et de ne pas rester ainsi à la merci des sautes d’humeur des prix qui devraient encore nous surprendre en 2015.

À toutes et à tous, une excellente année 2015 avec succès dans vos entreprises et projets, et santé pour continuer de cultiver le Québec et passer du bon temps en famille!!

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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