Marché du blé au Québec: Quand le maïs s’en mêle

Bien qu’il soit de plus en plus populaire au Québec, le marché du blé est souvent un marché de 2e ordre pour beaucoup de producteurs quand on parle commercialisation. Pourtant, si on se fit à ce qu’il se passe depuis 1 an, ça vaut peut-être bien la peine d’y accorder un peu plus d’attention.

D’entrée de jeu, côté prix du blé, on va se le dire, il est surprenant depuis déjà un bon moment au Québec, spécialement le blé fourrager. Pour la dernière année, le prix du blé panifiable (d’alimentation humaine) a fluctué essentiellement de 270 à 290 $ la tonne, et celui du blé fourrager, de 240 à 290$ la tonne. (voir graphiques ci-joints)

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Oui vous avez bien lu, à un certain moment, le prix du blé panifiable, généralement plus cher pour ses propriétés et son taux de protéine, était comparable à celui du blé fourrager. Mais pourquoi?

Je ne pense pas vous apprendre grand-chose en vous disant que la hausse marquée du prix du maïs au Québec y est pour beaucoup à mon avis. D’ailleurs, si on jette un coup d’œil aux plus récentes ventes de blé fourrager des dernières semaines qui avoisinent 260-270 $ la tonne et plus, elles concordent avec les prix élevés du maïs avant la récolte qui ont joué de 240 $ à plus de 260 $ la tonne.

À partir d’ici, avec un marché du maïs qui s’annonce encore très dynamique pour les prochains mois au Québec, on peut croire que celui du blé, spécialement fourrager, le sera tout autant.

Maintenant le bémol…

Dire que les prix du maïs et du blé seront dynamiques ne dit pas pour autant qu’ils seront nécessairement encore beaucoup plus élevés qu’ils ne sont. Le diable est dans les détails comme ils disent…

Présentement, à la bourse, autant le marché du maïs que ceux du blé sont à des niveaux très élevés pour un mois d’octobre. Le maïs se transige pratiquement à 4,00 $US/bo. à Chicago et le blé à 5,30 $US/bo..

Dans les deux cas, pour le blé comme le maïs, ce ne sont cependant pas les inquiétudes concernant de faibles stocks américains ou mondiaux qui expliquent cette fermeté des prix. Il s’agit plutôt d’un mélange d’inquiétudes météo pour les récoltes très tardives en Amérique du Nord, les conditions difficiles pour les cultures de blé en Australie et en Argentine ainsi qu’un jeu de coulisse des spéculateurs qui étaient encore très « vendus » dans ces marchés il y a encore quelques semaines. Autrement dit, un effet marché de météo positif couplé avec une touche de spéculation.

Une fois les récoltes terminées – à savoir maintenant si avec des stocks américains et mondiaux qui restent prévus à des niveaux confortables et une demande au mieux acceptable, les prix du blé et du maïs à la bourse pourront vraiment grimper davantage – difficile à croire pour l’instant.

Le risque apparait donc surtout du côté d’un effritement progressif des prix à Chicago pour les prochains mois, autant pour le maïs que le blé.

Bien sûr, la bourse n’est cependant pas le marché au Québec.

Au Québec, on sait qu’avec la saison difficile, les récoltes seront nettement sous les normales. Pour le blé, tout type confondu, Statistique Canada estime pour 2019 une récolte de 250 000 tonnes. Dans le cas du maïs, avec la récolte tardive et les gels d’octobre, je ne serais pas surpris qu’on avoisine maintenant les 3,2-3,3 millions de tonnes, peut-être moins. Dans les deux cas, ce serait les plus faibles récoltes pour le Québec depuis 2014.

Si c’est le cas, les acheteurs n’auront certainement pas assez des volumes récoltés pour se rendre à la prochaine récolte. Naturellement, les prix devraient ainsi se montrer plus vigoureux, autant pour le maïs que le blé.

Cependant, si le marché à Chicago s’effrite, on doit aussi s’attendre à ce que les prix aient plus de difficulté à progresser au Québec. Les acheteurs chercheront à faire grimper leurs « bases »*, mais plafonneront rapidement à la valeur de remplacement**.

Est-ce que tout ceci pourrait par contre être différent dans quelques mois? Certainement…

Comme chaque année, un stress reprendra forme dans les marchés boursiers à partir de la fin de l’hiver prochain. Qui sait? Certains météorologues croient qu’aux États-Unis, d’autres inondations importantes sont déjà à prévoir pour le printemps 2020. Si c’est le cas, à coup sûr, les prix à la bourse bondiront de nouveau.

Parions alors que même sur le marché local, au Québec, nous aurons alors des opportunités de ventes intéressantes. C’est vrai pour le maïs, mais ce le sera certainement aussi pour le marché du blé si on se fit à ce que nous avons observé en 2019.

Le fait que les récoltes au Québec aient connu un bon recul en 2019 ne garantit pas que nous aurons nécessairement des prix exceptionnels au cours de la prochaine année; mais de bons prix, mieux qu’au cours des dernières années, certainement. Sauf que si vous visez le 280-300 $ a tonne et plus dans le blé, ou encore 250 à 270 $ la tonne et plus dans le maïs, à moins d’un imprévu important, il faudra certainement miser sur un autre mauvais début saison en 2020 pour y arriver.
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* Base – La base représente l’écart entre la valeur du marché à la bourse et votre marché local. Les prix à la bourse sont le reflet de la dynamique d’offre et demande mondiale. La base est ce qui permet d’ajuster les prix boursiers aux prix locaux selon le contexte d’offre et de demande locale.

De manière générale, si cette base est plus forte, elle indique que localement les acheteurs sont prêts à proposer davantage. Si cette base est plus faible, elle indique que les acheteurs sont moins dans le besoin.

** Valeur de remplacement – Il s’agit du meilleur prix que peut obtenir un acheteur pour importer du grain s’il ne veut pas ou ne peut pas l’acheter localement.

Par exemple, si un acheteur recherche du maïs pour une livraison en décembre. Localement, les producteurs lui demandent un prix de 250$ la tonne. En faisant des recherches, cet acheteur trouve cependant qu’il peut en importer à un meilleur prix de 225$ la tonne. La valeur de remplacement est donc 225$. Naturellement, à moins que les producteurs locaux acceptent de réduire leur prix, l’acheteur sera donc certainement tenté d’importer du maïs au prix de remplacement.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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