Quand marché de météo et spéculateurs ne font pas bon ménage

Jean-Philippe Boucher agr., MBA jpboucher@grainwiz.com

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

J’ai eu plusieurs téléphones et courriels dernièrement de producteurs qui étaient perplexes à propos des prix des grains. Dernièrement au Québec, selon les régions, le prix du maïs a facilement passé le cap de 230-240 $ la tonne à la ferme. Dans le soya, même son de cloche avec un prix qui a bondi sans difficulté à plus de 450-460 $ la tonne.

Wow! C’est une hausse des prix pour le moins fulgurante comme on en voit rarement, et à des niveaux qu’on aurait certainement pas espérés il n’y a pas si longtemps. En fait, la dernière fois qu’un bond aussi rapide est survenu en été remonte probablement à 2012, l’année de la fameuse sècheresse qui aura persisté pendant de nombreux mois aux États-Unis.

Bien entendu, avec une hausse aussi forte, la question est à savoir : « Est-ce que ça vaut la peine de vendre ou non?

En toute franchise, en plein été, cette question n’est pas simple à répondre. Elle revient à demander si les prix peuvent monter davantage ou non. Pour ma part, ce n’est pas une prédiction que je peux faire, et je crois que peu le peuvent.

On sait que les conditions ont été très difficiles pour les cultures aux États-Unis à partir de la mi-juin jusqu’au début juillet; trop de précipitations et de temps frais. Par contre, il y a une à deux semaines, les dés n’étaient pas joués pour autant. Il restait la pollinisation dans le maïs à compléter, et la floraison/début du remplissage des gousses dans le soya.

Tout reposait donc un peu plus qu’à l’habitude sur la météo. Encore trop d’averses pour terminer le mois de juillet aux États-Unis, ou encore une bonne vague de chaleur, et les prix auraient certainement grimpé davantage.  Mais, ce n’est pas ce qui s’est produit…

Depuis bientôt deux semaines, les conditions s’améliorent tranquillement aux États-Unis, et se veulent maintenant pratiquement idéales dans plusieurs régions du CornBelt américain.

Est-ce que ça justifie par contre la débâcle assez incroyable à laquelle nous assistons depuis quelques jours dans les prix à Chicago? Pas nécessairement de mon avis. Après tout, il reste encore plusieurs semaines avant les récoltes et, qui sait, il pourrait bien y avoir encore des averses trop importantes, un début de sècheresse, sans compter un gel trop hâtif. Bref, nous restons encore à la merci de Dame Nature, alors difficile de dire ce qu’elle nous proposera vraiment pour les semaines à venir.

Par contre, une chose qui n’était pas aussi présente il y a une dizaine d’années vient mêler davantage les cartes aujourd’hui : les spéculateurs.

Je sais que plusieurs n’aiment pas particulièrement qu’ils soient un facteur à tenir en compte aujourd’hui quand vient le temps de parler marché des grains. Mais, ils sont là et, à défaut de pouvoir s’en défaire, aussi bien un peu mieux les comprendre, les suivre et savoir en profiter.  Alors qu’est-ce qu’ont bien pu faire les spéculateurs dans les dernières semaines, et que pourraient-ils encore faire pour faire grimper les prix ou les forcer davantage à la baisse?

La réalité, c’est qu’à la fin du printemps, tout s’annonçait prometteur pour d’autres bonnes récoltes aux États-Unis. En plus, les consommateurs avaient déjà sous la main des récoltes record de l’an dernier à écouler. Pour les spéculateurs, il n’y avait donc aucune raison de croire à ce moment que les prix des grains étaient destinés à monter. Ils ont ainsi pris un pari important, celui qu’ils baisseraient davantage au cours de l’été.

Sauf que la météo étant ce qu’elle est, elle les aura pris de court avec des averses excessives à partir de la mi-juin aux États-Unis. Les spéculateurs auront donc dû très rapidement changer leur fusil d’épaule sur leur pronostique pour l’été. Excluant l’effet positif du rallye météo lui-même à ce moment, le brusque virage à droite des spéculateurs aura donc eu aussi un effet catapulte sur les prix, les propulsant très rapidement à des niveaux qu’on aurait pas même espéré envisager à Chicago à la fin du printemps.

Qu’en est-il aujourd’hui?

Comme j’en ai fait mention plus haut, la météo s’améliore aux États-Unis, juste au bon moment pour les cultures américaines. En soi, ce nouveau contexte n’est pas nécessairement porteur de meilleurs prix pour les grains. Sauf qu’encore une fois, les spéculateurs avaient prêché par l’excès, espérant voir les prix grimper davantage il y a encore tout juste deux semaines. Ils se sont donc à nouveau fait prendre de court, forcés aujourd’hui de prendre un brusque virage à gauche cette fois-ci. Résultat, les prix plongent, peut-être bien de manière un peu trop excessive à nouveau.

Maintenant, est-ce que les prix vont s’effondrer vers les creux de la fin du printemps dernier? Possible, surtout si la météo reste exceptionnelle d’ici les récoltes. Est-ce qu’ils pourraient aussi bondir de nouveau vers d’autres sommets? Effectivement, si la météo tourne au vinaigre de nouveau en août. Est-ce que c’est rationnel, pas nécessairement. Mais quand les spéculateurs prennent le mors aux dents après avoir péché par excès, la seule manière de savoir s’ils se calmeront est de les suivre, et de rester informé sur leur comportement.

Par contre, je sais que plusieurs producteurs n’ont pas nécessairement le temps de suivre dans tous ses détails ce qu’il se passe dans les marchés, surtout en plein été.  Mais, comme me l’a dit il y a plusieurs années un analyste des marchés, ce qui trompe rarement, c’est que quand les marchés s’emballent trop rapidement, que Dame Nature est dans les parages, que les spéculateurs jouent les météorologues, et que tout devient trop rose ou noir, nous sommes rarement perdant à rester prudent.

 

 

 

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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