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Un bouchon sur le point d’éclater

Côté grains, il est rare que je prenne le temps de discuter de l’impact que pourrait avoir le Canada sur les marchés. Oui, nous sommes sans aucun doute un joueur important quand on parle plus spécialement de blé, d’avoine et de canola.** Mais, de la même manière qu’on parle peu de l’Australie, il semble que le Canada capture tout simplement moins l’attention de pays comme les États-Unis, le Brésil et l’Argentine qui produisent les cultures « vedettes » que sont le maïs et le soya. Et pourtant…

Hier, Statistique Canada a présenté un rapport sur le niveau des inventaires de grains au Canada au 31 mars. Les chiffres sont pour le moins à la fois surprenants et inquiétants pour les marchés :

  • Blé : hausse annuelle de 46,2% à 21,251 millions de tonnes
  • Avoine : hausse annuelle de 59,9% à 2,29 millions de tonnes
  • Canola : hausse annuelle de 99,1% à 9,018 millions de tonnes

Dit autrement, c’est respectivement 6,78, 0,86 et 4,49 millions de tonnes de blé, avoine et canola canadien de plus que l’an dernier. C’est beaucoup… beaucoup de grains qui devront être écoulés d’ici les prochaines récoltes. Et pourquoi autant d’inventaires? Essentiellement, deux problèmes qui ne sont certainement pas passés inaperçus cette année.

Le premier, qui a fait les manchettes des journaux dans les derniers mois: le réseau ferroviaire canadien roule à pleine capacité et ne parvient pas à répondre à la demande.

Une partie de la problématique découle du fait qu’avec le développement important et rapide de l’industrie pétrolière dans les Prairies canadiennes (Alberta), une portion importante du réseau lui est aujourd’hui dédiée.  Résultat, le transport des grains des Prairies est passé en second plan, entrainant une congestion peu commune cette année. Et, pour avoir discuté avec différents intervenants qui ont eu l’occasion de visiter les Prairies cet hiver, il semble en effet que les producteurs auront eu toutes les misères du monde à vendre leurs récoltes et écouler leurs stocks, les acheteurs étant eux-mêmes dans l’incapacité de prendre livraison et d’acheminer à leurs clients.

Le second problème, cette fois-ci plus ponctuel, est le printemps très tardif cette année qui empêche toujours le transport par voie maritime de reprendre ses activités.

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Comme le montre l’image ci-jointe, en date du lundi 5 mai, encore 16% des Grands Lacs étaient encore couverts de glace, une situation qui aura été rarement observée par le passé. Or, l’une des principales voies de navigation pour acheminer les grains des Prairies est directement touchée, celle en provenance de Thunder Bay où plusieurs importants commerçants de grains ont pignon sur rue avec d’importantes capacités d’entreposage pour manutentionner les grains des Prairies.

Devant un tel contexte très particulier combinant d’importants problèmes de logistique de transport autant ferroviaire que maritime, il n’y a donc rien de vraiment surprenant à ce que les inventaires canadiens de blé, d’avoine et de canola aient frisé des records au 31 mars dernier. Mais là où il y a questionnement à avoir maintenant, c’est comment la situation se résorbera et quel en sera l’impact réel sur les marchés?

On sait déjà que tôt ou tard, les glaces fonderont, permettant naturellement un retour à la normale dans les prochaines semaines. On sait aussi que le premier ministre du Canada, M. Stephen Harper, a forcé dernièrement la main des transporteurs ferroviaires (CN & CP) à accorder plus d’attention au transport des grains dans les Prairies sous peine d’amende.

Il y a donc fort à parier qu’un raz-de-marée de grains devrait très bientôt inonder les marchés. Alors, que feront les prix?

Localement, il y a fort à parier qu’une pression à la baisse devrait se faire sentir sur les prix du blé, de l’avoine et du canola. Par contre, comme mentionné au début de cette chronique, plus souvent qu’autrement le Canada passe sous le radar de l’attention des marchés du côté boursier. Tout au plus entendrons-nous certains analystes faire mention d’un affaiblissement des prix locaux et, au mieux, d’une plus grande compétitivité du blé canadien sur les marchés internationaux.

Mais, pour ceux qui ont à commercialiser l’un de ces grains, le risque est bien réel de voir les offres qui leur seront proposées prendre du plomb dans l’aile. Ceci est d’autant plus vrai que du côté des marchés boursiers, les perspectives se veulent aussi inquiétantes. Tout repose en réalité ici sur la météo, et les risques que les cultures soient ou non menacées d’ici les prochaines récoltes dans plusieurs pays clés de production de blé, d’avoine et de canola comme les États-Unis, mais aussi l’Australie, la Chine, la Russie et l’Europe.

**Classement mondial du Canada: blé (6e producteur, 3er exportateur), d’avoine (3e producteur, 1er exportateur) et de canola (2e producteur, 1er exportateur).  

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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