À la Ferme Prolix, à Saint-Jean-sur-Richelieu, Jean-Philippe et Guillaume Alix cultivent maïs, soya, blé et légumes de conserverie sur 1515 hectares. La plupart des champs sont en régie conventionnelle, environ 15 % sont sous régie biologique.
À la Ferme Prolix, on est réaliste
À l’heure où la pression se fait sentir pour « décarboner » la production agricole, Guillaume Alix parle des « 4B » avec réalisme et pragmatisme. Le coffre à outils doit être bien garni, dit-il en allusion aux équipements d’application de fertilisants. « Si tu veux être bon et efficace, il faut avoir tous les outils. »
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La pièce maîtresse de ce coffre à outils est un équipement pour faire des applications d’azote à taux variables. L’applicateur de 32 dépose l’engrais liquide au centre de l’entre-rang, à environ 2 pouces de profondeur. Le bon endroit, c’est dans le sol, près des racines et à l’abri du soleil.
La Ferme Prolix est aussi équipée d’un épandeur Amazon qui permet d’appliquer de l’urée à la volée plus rapidement. Les frères Alix peuvent aussi appliquer du 32 en surface avec leur arroseuse automotrice.
« Chaque application peut être faite d’une autre façon, selon la météo, explique Guillaume. Mais la meilleure chose, c’est d’enfouir l’engrais. Parce que si tu le laisses en surface et qu’il ne pleut pas, une partie va s’évaporer au soleil. »

Les Alix cultivent principalement sur de l’argile lourde. Les sols se ressemblent d’un champ à l’autre, de sorte que souvent, l’ensemble du maïs se retrouve au même stade de maturité. La fenêtre pour fertiliser en post-levée n’est pas toujours aussi grande que souhaitée, d’où l’intérêt d’avoir à sa disposition des outils plus rapides que d’autres.
L’uniformité des sols permet de s’en tenir principalement aux précédents culturaux pour établir les doses économiques optimales champ par champ. « Quand on était en blé ou en pois et qu’on a semé un engrais vert, on estime l’apport qui sera laissé par la biomasse de l’engrais vert », explique Guillaume Alix.
Sur un retour de blé et d’engrais verts, la dose d’azote dans le maïs peut être réduite de 50 unités. Y a-t-il un impact négatif sur le rendement? « Pas du tout », affirme le producteur.

L’ajustement des doses est calculé en se référant à des essais menés depuis sept ans avec l’encadrement de l’agronome Gabriel Deslauriers, du Groupe PleineTerre. La réponse à l’azote a été mesurée selon chacun des précédents culturaux. « Sur un retour de soya, la dose optimale peut être de 210 kg d’azote à l’hectare. Sur un retour d’un bel engrais vert composé principalement de légumineuses, la réponse optimale du maïs peut être obtenue avec 160 à 170 kg à l’hectare », illustre l’agronome.
« Ma philosophie, c’est d’amener les producteurs à diversifier leurs rotations en intégrant des cultures courtes suivies d’engrais verts, explique Gabriel Deslauriers. Ensuite, il faut faire des essais pour comprendre la réponse à l’azote, qui peut varier énormément selon la santé des sols. Si un producteur applique 250 kg/ha et que la dose optimale est de 190 kg/ha, c’est 60 kg/ha de trop qui sort de son portefeuille et qui participe aux gaz à effet de serre. »
Agriculture de précision à la Ferme Gasser
Mille hectares en cultures, des vaches laitières sur deux sites. Trop grand pour se préoccuper de l’environnement? « L’environnement, c’est notre clé. Si on ne prend pas soin de l’environnement, il ne prendra pas soin de nous », vous dira David Gasser, de la Ferme Gasser, à Notre-Dame-de-Standbrige, en Montérégie-Ouest. Ici, le maïs-ensilage a pris beaucoup de place, mais on cultive encore 150 hectares en foin, pour « donner une petite vacance aux terres. »
Après le fumier des vaches et une application aux semis de maïs, il y a application d’azote liquide en bande en post-levée. C’est ici qu’au-delà des grands principes, les « 4B » deviennent un mode de production. Avec ses couteaux inversés, l’applicateur à taux variables dépose aisément l’azote à 1,5 po de la surface en faisant varier la dose du simple au double.

« Le bon endroit, c’est dans la terre, près des racines », affirme David Gasser. Si la météo l’oblige à compléter plus rapidement l’application en post-levée, il y a toujours l’option d’une application granulaire à la volée. « Le mieux, c’est d’injecter le fertilisant liquide dans le sol, parce qu’il est tout de suite prêt pour le plant. Si on le fait à la volée, il y a beaucoup de pertes dans l’environnement. C’est ça qu’on essaie d’éviter. »
Les pertes se produisent aussi quand on offre trop d’azote aux plants de maïs. « Un plant de maïs, c’est comme un humain, affirme David. S’il n’a plus faim et qu’il a encore de la nourriture devant lui, il ne mangera pas plus. »

Ses applications à taux variables se fondent sur des analyses de sol géoréférencées et des cartes de rendement. En résulte l’ENR (Estimated Nitrogen Release), un indice de l’azote que le sol peut apporter en fonction de la matière organique.
« Si dans un champ mon potentiel de rendement de maïs varie entre 8 et 15 tm/ha, ça ne donne rien de donner 30 gallons à l’hectare d’azote dans la zone de faible rendement. Je vais lui donner 15 gallons à l’hectare et j’aurai le même rendement », illustre le producteur. « Ça fait longtemps que les agriculteurs disent qu’il faut en mettre plus pour avoir plus de rendement, mais chez nous, on peut prouver que ça ne donne absolument rien d’en mettre plus. »
En 2020, à sa première année en taux variables, la Ferme Gasser a économisé 40 tonnes d’azote. L’équivalent d’un camion au complet! Cet azote économisé, c’est de l’azote en moins de perdu dans l’environnement, croit David Gasser. « On met beaucoup moins d’azote et le rendement ne baisse pas. Donc la plante prélève tout ce qu’elle peut autour d’elle. »

La santé des sols d’abord
La dénitrification de l’azote, qui produit du protoxyde d’azote (N2O), un gaz à effet de serre jusqu’à 295 fois plus nocif que le CO2, c’est la pire forme de perte d’azote, reconnaît l’agronome Jean-François Lemoine, vice-président d’Agrocentre Farhnam.
« La première chose pour éviter la dénitrification, c’est d’avoir des champs qui se drainent bien », insiste l’agronome. C’est l’eau qui s’accumule et qui prive le sol d’oxygène qui crée l’environnement propice à la dénitrification de l’azote. Champs bien drainés et bien nivelés, c’est le point de part.
La santé des sols est très déterminante dans la capacité des plantes à prélever l’azote minéral qu’on applique. Le pH doit être au point, tout comme l’équilibre entre des éléments comme la potasse, le bore ou le souffre. C’est là que des analyses de sol géoréférencées et des applications à taux variables peuvent faire une grande différence.
Gérer les éléments par zone et fertiliser selon le potentiel de rendement, c’est l’idéal pour optimiser sa fertilisation selon les principes « 4B », affirme Jean-François Lemoine, qui travaille de près avec la Ferme Gasser.
Les efforts des producteurs québécois et de leurs conseillers s’appuient sur la science, mais à ce jour, on ne comprend pas encore tout sur les pertes d’azote dans l’environnement, admet Jean-François Lemoine. « Il y a beaucoup de science, mais il y a une partie qui est plus artistique. On cherche à bien connaître nos producteurs et à travailler le mieux possible avec eux. »
Cet article est d’abord paru dans notre édition papier d’avril 2025.