La réduction du fossé Nord-Sud au centre des débats

New York (États-Unis), 5 février 2002 – La réduction du fossé entre nations riches et pauvres s’est révélé l’un des thèmes centraux de l’édition 2002 du Forum économique mondial, marquée par la nouvelle donne économique et politique de l’après-11 septembre, mais les deux camps ne se sont apparemment pas mis d’accord sur les moyens d’y parvenir.

La proximité de Ground Zero — le Waldorf-Astoria où s’est tenu le Forum est situé à cinq kilomètres des tours en ruines du World Trade Center — a rendu la situation plus tangible pour l’élite économique et politique qui se réunit d’habitude à Davos en Suisse.

Ainsi, a-t-on entendu le ministre de l’Economie et des Finances français Laurent Fabius, demander aux pays industrialisés de se montrer plus généreux avec les pays en développement au nom de la stabilité mondiale.

Cela dit, les représentants des pays du G7, qui ont essayé de ramener les débats sur des questions telles que l’allégement de la dette et l’aide au développement, se sont montrés très mal à l’aise face à la demande principale des pays pauvres : l’ouverture des marchés agricoles des pays riches. Ce qui passe par la suppression des subventions au riz, au coton, au sucre et autres farines qui interdisent aux pays en développement d’exporter correctement leurs produits agricoles.

« Plutôt que d’aide, nous avons besoin d’un accès plus grand au marché, » a déclaré à Reuters le ministre équatorien des Finances, Carlos Julio Emanuel, en marge du Forum. « Les pays industrialisés auront-ils la volonté de passer de la rhétorique à l’action et de mettre effectivement en place ces idées d’un marché libre ? » s’est-il interrogé.

« Ils doivent prendre d’urgence la décision politique difficile d’abandonner les mesures protectionnistes qui affectent nos pays, » a-t-il ajouté.

Supprimer les subventions à L’agriculture

Or, si les pays riches ont levé haut l’oriflamme de la libéralisation des services et des produits manufacturés, ils ont, il est vrai, traîné des pieds sur l’agriculture.

Lors d’une séance à huis-clos à laquelle assistaient des ministres de pays en développement, un haut responsable américain à qui l’on demandait à brûle-pourpoint quand les Etats-Unis allaient réduire les barrières aux importations agricoles et textiles, s’est contenté de botter en touche. Il a simplement parlé d’attendre l’issue du cycle de négociations commerciales lancé à Doha (Qatar) fin 2001 et qui doit durer trois ans.

Le directeur général de l’Organisation mondiale du Commerce, Mike Moore, a été plus disert. Il a dit aux participants au Forum que le cycle de Doha serait un échec sans un accord agricole aidant les pays pauvres.

Fabius a esquivé la question d’un journaliste qui lui demandait si la France, qui est l’un des principaux bénéficiaires du système de subventions agricoles mis en place par l’Union européenne, avait véritablement la volonté d’ouvrir ses marchés.

Les pays industrialisés, où les lobbies agricoles sont puissants et bien organisés, ont montré peu d’empressement à traiter de la question. Et il n’est pas prévu que l’Union européenne mettre en oeuvre un réexamen de fond de ses subventions agricoles, même bien après la fin prévue du cycle de Doha.

Pas un acte de charité

Or, c’est l’agriculture qui offre aux pays pauvres les plus grands espoirs de sortir de la pauvreté. Selon un rapport sur le commerce agricole publié lundi dans le cadre du Forum, les pays de l’OCDE ont dépensé en 2000 $327 milliards au soutien de leurs agriculteurs ce qui a amputé de 150 milliards de dollars les exportations agricoles des pays en développement.

Dans les pays pauvres, l’agriculture représente plus d’un tiers de l’activité économique totale et 65% des effectifs salariés, contre 2% de l’économie et 5% de la main-d’oeuvre dans les pays les plus riches, souligne le rapport.

La libéralisation du commerce agricole devrait augmenter l’activité agricole mondiale de 250 milliards de dollars d’ici 2015, dont $150 milliards pour les pays pauvres, toujours selon le rapport.

Pour le président du Pérou, Alejandro Toledo, la suppression des subventions à l’agriculture dans les pays riches n’est pas un acte de charité; il en va de l’intérêt bien compris de ces pays. « En construisant ce pont vers le monde en développement, les pays industrialisés développent leurs marchés, » a-t-il fait valoir. « Quand vous avez 54% de la population d’un pays qui vit sous le seuil de pauvreté, et 16% sous le seuil d’extrême pauvreté, c’est un marché perdu du point de vue des affaires. »

Mais les agriculteurs des pays riches sont souvent considérés comme les gardiens d’une identité nationale mythique. Par ailleurs, de nombreux pays protègent leurs agriculteurs au nom de la sécurité alimentaire. En outre, leur puissance est importante. Les agriculteurs français sont célèbres pour le blocage des autoroutes avec leurs tracteurs, tandis qu’au Royaume Uni, l’Alliance pour la campagne mène une action pour sauver les exploitations agricoles.

Aux Etats-Unis, l’administration Bush vient de proposer une augmentation des dépenses agricoles de 78%, avec à la clé une augmentation des subventions.

Les deux chambres du Congrès américain souhaitent augmenter de 5 milliards de dollars par an les subventions pour le blé, le soja et le coton. La loi américaine prévoit en outre l’injection d’autres milliards quand les ventes et les subventions rapportent aux agriculteurs un bénéfice inférieur au seuil fixé par la loi.

(Tous les montants sont en dollars américains, sauf indication contraire)

Source : Reuters

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