Le Moyen-Orient dans votre assiette

Les bouleversements géopolitiques en Égype, en Lybie et dans le reste du Moyen-Orient auront inévitablement d’importantes conséquences sur l’agriculture et les habitudes de consommation ici au Canada. Voici une analyse de Sylvain Charlebois, professeur à l’Université de Guelph.

Il arrive fréquemment d’entendre clamer qu’une crise alimentaire mène généralement à une situation géopolitique précaire et parfois même à la guerre. Certes, le feuilleton de l’histoire de l’humanité nous indique que ces derniers n’ont pas nécessairement tort et les événements inédits qui se produisent au Moyen-Orient, depuis le début de l’année, ne font pas exceptions.

Bien que la crise alimentaire, au Moyen-Orient, ne soit pas le seul facteur qui contribue à la fin de l’ère dictatoriale de la région, la population de l’Occident, incluant les consommateurs canadiens, ont de quoi s’inquiéter. Peu de gens savent que le prix de la nourriture que nous mangeons quotidiennement, ici même au Canada, est lourdement influencé par les politiques agricoles des pays du Moyen-Orient. En voici les raisons.

Depuis plusieurs années, au Moyen-Orient, les politiques agricoles étaient très simples : offrir du pétrole à bon marché en échange de céréales à bon marché. Cette approche est simple, mais combien dangereuse pour le monde entier, surtout lors de périodes d’instabilité politique.  Le présent réveil quasi spectaculaire et inopiné des peuples égyptien et libyen ébranle la relation pétrole-céréale : un rapport copieusement délicat.

Ces politiques ont encouragé les pays de la région à faire deux choses : d’abord, les pays ont tenté de maintenir le prix du pétrole à un niveau modestement élevé pour les pays producteurs de denrées agricoles et ensuite, ils ont thésaurisé les denrées agricoles. Autrement dit, puisqu’ils étaient aisés financièrement, ces pays achetaient davantage de denrées que ce dont ils avaient besoin dans le but de satisfaire leur besoin de sécurité alimentaire.

Soulignons d’ailleurs que l’Égypte est le plus grand importateur de blé au monde, tandis que l’Arabie Saoudite est le plus important importateur d’orge, deux céréales que le Canada produit énormément.

Plusieurs experts s’entendent pour dire que cette dépendance à l’égard des importations agroalimentaires ne s’essoufflera pas de sitôt. En effet, la population du Moyen-Orient est jeune et grandissante et cette région, pauvre en eau, détient peu de terres arables. Alors, l’accès à une démographie en ébullition ainsi qu’à des gouvernements riches profite à plusieurs pays, dont le Canada.

De plus, certains pays du Moyen-Orient ont déjà essayé, à maintes reprises, d’amoindrir leur dépendance agroalimentaire à l’égard des pays occidentaux, mais en vain. En 2008, le projet arabo-saoudien, qui a tenté de produire du blé dans le désert, est devenu un exemple classique. Le blé coûtait cinq fois plus cher à produire que le prix du blé sur les marchés mondiaux.

Subséquemment, avec l’instabilité politique qui frappe la région de plein fouet, l’insécurité alimentaire inquiète les populations, et avec raison. D’ailleurs, plusieurs gouvernements du Moyen-Orient accumulent, à l’heure actuelle, des inventaires stratégiques afin d’augmenter le prix de plusieurs denrées agroalimentaires à un niveau dangereusement élevé.

Afin d’atteindre leur objectif, la région tentera sûrement de maintenir le prix du pétrole à un niveau aussi élevé que possible. Ainsi, les pays en voie de développement anticiperont à nouveau la catastrophe, alors qu’au Canada, les producteurs se réjouiront de cette soudaine manne. Quant aux consommateurs, ils paieront vraisemblablement plus cher pour leurs produits alimentaires. Et en ce qui concerne la situation géopolitique du Moyen-Orient, le pire des scénarios demeure possible.

Par exemple, si le prix du baril de pétrole dépasse le niveau record de 2008, soit de 146 US$, l’impact sur l’économie sera sans doute lourd de conséquences relativement aux prix des produits alimentaires destinés à la consommation. La lenteur actuelle de la reprise ne permet pas à l’économie globale d’absorber une augmentation des coûts des intrants agricoles et de l’énergie.

Pour ces raisons, certains distributeurs se gêneront probablement de transmettre la facture aux consommateurs. C’est pourquoi certains distributeurs alimentaires canadiens estiment que l’année 2011 sera très mauvaise; ils savent que le consommateur moyen n’est pas en mesure d’absorber des hausses aussi rapides et déraisonnables pour leur facture d’épicerie.

Tout compte fait, bien que les événements qui bouleversent actuellement le Moyen-Orient se situent à des milliers de kilomètres de chez nous, ils auront certes un impact majeur sur nos habitudes alimentaires. Si les consommateurs canadiens ne voient pas une augmentation significative des prix des produits alimentaires, causée par la crise au Moyen-Orient, ils en verront sûrement une lorsqu’ils feront le plein de carburant.

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