L’usine à mouches

Y’en a qui élèvent des poules, d’autres des vaches. Ou encore des mouches. Vous avez bien lu : au Québec, on élève des mouches. Par millions.

Les mouches d'élevages pondent près du pot en terre cuite, sous lequel se cache un oignon. PHOTO : André Dumont

Dans un ancien entrepôt à pommes de terre à Saint-Édouard, en Montérégie-Ouest, des mouches en cage sont nourries et suivies par une équipe de jeunes scientifiques. Leurs oeufs seront recueillis, pour les élever en larves, qui deviendront des pupes, puis des mouches.

En ce début de saison, «l’usine à mouches» de Prisme Consortium fonctionne à plein régime. Les premières mouches seront relâchées dans des champs d’oignons dès la fin avril. Vous l’avez deviné : il s’agit d’un moyen de lutte biologique.

Chaque année, la mouche de l’oignon fait des ravages dans les champs d’oignons, surtout là où il se fait peu, ou pas de rotations. Dans les terres noires de la région horticole de Saint-Rémi, des populations localisées de mouches de l’oignon résistent de mieux en mieux aux pesticides. Dans certains cas, même en triplant la dose, les producteurs n’arrivent plus à maîtriser cet insecte nuisible.

Depuis trois ans, Prisme prépare une riposte. « Le principe de base est sexuel! », lance en riant l’agronome Luc Brodeur. Les mouches mâles issues de l’élevage sont stérilisées par radiation, explique-t-il aux visiteurs. Lorsque relâchées au printemps, elles seront plus nombreuses et plus actives que les mâles de la population naturelle, qui se réveilleront à peine de l’hiver.

La nature étant parfois injuste, ces mâles stériles pourront s’accoupler plusieurs fois. Les femelles, pour leur part, ne vivront des ébats sexuels qu’une seule fois. Et si c’est avec un mâle stérile, leurs oeufs ne deviendront jamais des larves qui se nourrissent des oignons, verts ou jaunes.

Mouches au stade de pupe. PHOTO : André Dumont

Appuyée par l’entomologiste François Fournier, l’équipe de Prisme n’a fait qu’adapter une pratique qui existe depuis 40 ans en Europe et plus au sud dans les Amériques. Selon Luc Brodeur, l’élevage de mouches n’est pas particulièrement coûteux, ni compliqué, mais combien prometteur dans une perspective de réduction des pesticides.

Les mouches d’élevage sont nourries d’une bouillie épaisse à base de moulée pour cochon d’Inde, qui contient de la luzerne, du soya, de l’avoine, du blé et une foule d’autres aliments sains. Dans une pièce fermée où s’empile une centaine de cages en moustiquaire, des mouches pondent à proximité d’un petit pot de terre cuite sous lequel un oignon les attire par son odeur.

D’un jaune pâle, les oeufs sont si petits qu’il en faut 16 000 pour arriver à un gramme. Recueillis soigneusement, ils seront d’abord conservés dans des pots, puis saupoudrés dans des bacs remplis de nourriture. En 20 à 25 jours, on obtiendra environ 10 000 pupes par bac. Les pupes sont entreposées dans un local réfrigéré – pour simuler l’hiver – d’où ils sortiront quand on aura besoin de mouches à relâcher au champ.

Pour écraser la population de mouches des semis d’un champ, on peut relâcher jusqu’à 500 000 mouches stériles par hectare au cours d’une saison. Si on n’observe pas de mouches dans un champ d’oignon, on peut en relâcher 25 000 par hectare, par mesure préventive. À ce jour, l’opération se fait à la main, en ouvrant des sacs.

Cette année, Prisme espère traiter environ 250 hectares d’oignons avec ses mouches stériles. Le coût est estimé à 1000 $ l’hectare. Le projet d’ « usine à mouches » est encore en rodage. Il est doté d’un budget de 600 000 $, fourni par le CDAQ et des producteurs membres de Prisme.

« Dans les oignons jaunes, notre objectif est que les mouches arrivent à coûter moins cher que l’application de pesticides, affirme Luc Brodeur. Malgré cela, ce sera toujours plus compliqué qu’un traitement chimique. »

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