Menace sur la gestion de l’offre

Avec l’ouverture de négociations sur la création d’une zone de libre-échange Asie-Pacifique, le débat sur la survie de la gestion de l’offre reprend de plus belle. Voici un commentaire du professeur Sylvain Charlebois, de l’Université de Guelph.

Une simple balade avec le président des États-Unis a suffi pour réanimer un débat qui dérange le monde agricole québécois et ontarien. À l’instar du projet controversé Keystone XL qui prévoit la construction d’un pipeline pétrolier entre l’Alberta et le Texas, le premier ministre Stephen Harper souhaite maintenant participer aux négociations sur la création d’une zone de libre-échange dans la région Asie-Pacifique. C’est ce que le premier ministre a annoncé la semaine dernière à son homologue américain tout en faisant l’aveu que le Canada était trop économiquement dépendant des États-Unis.

Évidemment, de telles négociations avec le marché important de l’Asie-Pacifique nous exposeront à nouveau à de sévères critiques liées à notre système protectionniste de la gestion de l’offre, pourfendu ailleurs dans le monde. Se faire pointer du doigt n’est jamais souhaitable, mais dans le cas de la gestion de l’offre, c’est peut-être ce que souhaite monsieur Harper.

Certes, la plateforme conservatrice en matière de commerce international est d’une importance capitale pour le premier ministre canadien. Depuis 2006, avec l’arrivée des Conservateurs à Ottawa, le Canada a conclu des ententes bilatérales avec une panoplie de pays, y compris la Colombie et le Pérou.

Le Canada s’attaque à des marchés plus importants en négociant présentement avec plus d’une dizaine de partenaires importants telles que l’Inde, la Corée et la Turquie. De surcroît, les négociations avec la Communauté européenne sont arrivées à un point délicat, celui de négocier les échanges en matière agricole.

Jusqu’à maintenant, le gouvernement fédéral canadien a pu défendre les vertus de son système de la gestion de l’offre avec habileté. Par contre, en participant aux négociations de la zone de libre-échange dans la région Asie-Pacifique, les choses risquent de se compliquer.

Quelques filières, notamment laitière et avicole, sont soumises au système de gestion de l’offre par laquelle des quotas de production sont émis. Certains craignent d’assister à une remise en question de notre système, par une diminution des tarifs douaniers appliqués aux importations de produits laitiers, par exemple. Ce sont des choix nécessairement difficiles qui se conjugueraient bien avec les idéaux conservateurs du libre-échange. Le gouvernement Harper a déjà démontré qu’il est en mesure de prendre des décisions contestées en matière de politiques agricoles.

Avec le Projet de Loi C-18 à Ottawa, le gouvernement canadien entend démanteler le modèle de guichet unique maintenu par la Commission canadienne du blé (CCB). Depuis 1943, les producteurs de l’Ouest devaient vendre leurs grains à la CCB, sans quoi ils risquaient l’emprisonnement. Pour les producteurs des Prairies, c’est un sujet aussi controversé que la gestion de l’offre dans l’Est. Monsieur Harper a pu agir et réformer la CCB puisqu’il était en mesure de développer son argumentaire sur des principes économiques de base. Par contre, pour la gestion de l’offre, c’est une autre histoire.

Politiquement, la gestion de l’offre est un sujet plus complexe, pour une simple et bonne raison : les consommateurs canadiens ne mangent pas de l’orge ou du blé, mais ils achètent du lait, des œufs et de la volaille pratiquement chaque semaine. Et puisque les consommateurs font implicitement confiance aux agriculteurs, le premier ministre Harper est voué à perdre un débat domestique sur l’avenir de la gestion de l’offre. Le gouvernement Harper reconnaît plus que jamais qu’une réforme de la gestion de l’offre passe par l’influence de nouveaux partenaires sur la scène internationale.

Bref, l’agriculture canadienne est à la croisée des chemins. Non seulement nos politiques agroalimentaires empêchent l’agriculture canadienne de se développer davantage, mais elles influent sur d’autres secteurs non agricoles qui tentent de développer de nouveaux marchés. En considérant de nouveaux marchés, il faudra faire des compromis, cela va de soi. Avec une économie américaine chancelante, le Canada n’a plus les moyens d’être à la remorque d’une superpuissance économique qui perd tranquillement son allure et qui bat de l’aile.

Nos politiques agricoles actuelles ont été adoptées durant une époque où le contexte mondial était fort différent. La gestion de l’offre a bien servi notre économie agricole depuis plusieurs années, mais il est maintenant temps de passer à quelque chose de différent.

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