Ligne de temps

« Deux Québec en un »

Point de vue de Renaud Sanscartier, agronome

Renaud Sanscartier, agronome

Renaud Sanscartier, agronome et détenteur d’une maîtrise en économie rurale, est l’auteur principal d’une étude commandée par Solidarité rurale du Québec qui confirme que les milieux ruraux et urbains, au Québec, opèrent avec des moyens souvent fort différents. Règle générale, les outils du monde rural sont beaucoup moins élaborés que ceux à la disposition des zones urbaines ou de banlieue. Autrement dit, les chances sont inégales et la société québécoise n’a toujours pas réussi à offrir des services de niveaux semblables entre les régions et les villes. Le Bulletin a demandé précisions et analyse à Renaud Sanscartier, qui s’appuie sur diverses données pour dire, comme d’autres, qu’il y a deux Québec en un.

Des chiffres montrent que la situation ne s’est pas vraiment améliorée au cours des 25 dernières années, non?

Le flux migratoire des milieux ruraux vers les villes a ralenti ces dernières années. Environ 1000 personnes par année quittent le milieu rural. Il y a 20 ans, c’était 5000 par année. Le défi majeur est celui des régions éloignées où les gens quittent pour aller en ville ou dans leur périphérie. Il y a accroissement important de la population en périphérie des villes. Depuis 1981, pour les villes de taille moyenne, la croissance de la population de périphérie a été de 27 %. Lorsqu’il s’agit de grandes villes, ce taux atteint 100 %. Globalement, le taux de décroissance de la population dans les milieux ruraux a été de 2 % depuis 1981. C’est aujourd’hui moins rapide, mais reste, de façon indéniable, que les services de toutes sortes, étant toujours beaucoup moins disponibles plus on s’éloigne des centres urbains, les gens ont tendance à se rapprocher des villes.

Les milieux ruraux éloignés sont-ils particulièrement défavorisés?

Et dans ces zones, le vieillissement de la population est plus marqué qu’ailleurs. Quelque 51 % de la population a plus de 45 ans, alors que dans les zones urbaines c’est 46 %. L’accès à Internet est déficient. On évalue à 300 000 le nombre de foyers où il n’y a pas d’accès ou encore où l’accès n’est pas performant. Même si 83 % des ruraux ont un médecin de famille, l’accès à des services médicaux de deuxième et de troisième ligne est très déficient. Dans plusieurs zones, les commerces ont complètement disparu. Les déserts alimentaires, territoires sans commerces d’alimentation, sont de plus en plus nombreux et vastes. Près de 13 % de la population rurale vit dans ces déserts alimentaires. Les services de transport sont absents ou très déficients.

Tout cela justifie-t-il que l’on parle de « deux Québec en un »?

Oui, je suis d’accord avec cette affirmation. Cela est tout particulièrement vrai lorsqu’on parle de la ruralité des régions éloignées. Près des grands centres et même des villes de taille moyenne, la réalité rurale, on pourrait presque dire de banlieue, est différente. Les affaires vont à fond de train. Mais dès que l’on s’éloigne de ces couronnes entourant les villes, le contexte change et s’aggrave en corrélation avec le plus grand éloignement des centres urbains. Je constate personnellement qu’il y a aussi certains parallèles à faire entre zones rurales éloignées et certains quartiers dits défavorisés dans les villes. Le niveau de services y est souvent plus faible que dans les quartiers plus aisés. Il y a aussi dans les quartiers pauvres de nombreux déserts alimentaires.

Souvent les gens doivent compter sur eux-mêmes ou sur la communauté pour dynamiser leur milieu, n’est-ce pas?

Bien sûr, beaucoup de décisions à propos des milieux ruraux sont de nature politique. Les priorités sont nombreuses et les moyens souvent déficients. Il faut bien sûr que les élus, les gouvernements, soutiennent les régions, mais peut-être surtout qu’ils soutiennent les initiatives des gens du milieu. C’est souvent par des coopératives ou d’autres organisations citoyennes que des services réapparaissent en régions. Encore une fois, c’est un phénomène que l’on retrouve aussi dans des quartiers défavorisés de villes plus ou moins importantes.

Mais une bonne part des problèmes du monde rural ne viendraient-ils pas essentiellement d’une incompréhension de la société à son endroit?

Probablement et l’étude pour le compte de Solidarité rurale du Québec avance des éléments de réponse. Les médias ne parlent à peu près pas du monde rural. La société ne dispose pas d’informations suffisantes pour comprendre vraiment la ruralité et l’importance de celle-ci dans la société et l’économie du Québec. Moi, même si mon mandat a été de quantifier différents phénomènes touchant le monde rural, j’espère que le mouvement Tous ruraux va continuer, qu’il va pouvoir établir une meilleure compréhension de la réalité des ruraux. Il faut à tout le moins que le monde rural ait les moyens de se faire entendre et de revendiquer. La société québécoise doit comprendre l’étroite interdépendance entre le monde rural et urbain. Et il faut que les ruraux regagnent leur fierté.

Les propos de ce Point de vue publié dans l’édition juillet-août du Bulletin des agriculteurs sont recueillis par Lionel Levac.

à propos de l'auteur

Articles récents de Lionel Levac

Commentaires