Mais Bon Dieu! Que se passe-t-il avec le soya?

Pour être bien franc, c’est complètement fou ce qui se passe dans le marché du soya présentement.

Sur le fond, il y a bien sûr plusieurs éléments pour expliquer toute cette situation qui a certainement un parfum de ce que nous avions vécu à l’été 2012.

  1. On sait que la fin de saison a été plus difficile aux États-Unis en raison d’une sécheresse qui a touché plusieurs États américains du Midwest. En tête de liste figure d’ailleurs l’Iowa qui a été aussi frappé par le derecho en août. La fin du remplissage des gousses a été compromise, et peut-être bien que quelques superficies cultivées en soya ont été aussi perdues. Nous sommes donc passés d’une possible récolte record, à une récolte correcte de soya américain, mais sans plus.
  2. Pendant plusieurs mois, les marchés se sont questionnés à savoir si la Chine allait bel et bien respecter l’accord phase 1 avec les États-Unis. Cet accord comportait l’achat de volumes importants de denrées agricoles américains. Eh bien, on peut maintenant dire que c’est chose faite. Depuis la fin juillet, la Chine se sera mise à acheter des volumes impressionnants de soya américain. À ce jour, autour de 38 millions de tonnes de soya américain ont déjà été vendues à l’exportation pour cette année. Au total, le USDA prévoit que les exportations américaines de soya seront d’un record de 58 millions de tonnes. Mais avec seulement un mois de l’année 2020-21 de complété, on peut certainement se questionner à l’effet qu’il s’exportera bien davantage de soya américain…
  3. La semaine dernière, en raison d’une meilleure consommation à l’été et d’une récolte 2019 un peu plus faible, le USDA a réduit les stocks américains de soya un peu plus que prévu au 1er septembre 2020. Ceci veut dire que nous débutons la nouvelle année avec moins de soya américain en stocks.
  4. Dernier en lice, et non le moindre présentement, le début de saison très sec en Amérique du Sud. En Argentine, je lisais il y a 2 jours que les principales régions de production de grains n’avaient reçu à ce jour que 40% des précipitations par rapport à la normale. Au Brésil, la situation préoccupe aussi de plus en plus.

Quelques mots de plus sur ce dernier point. Généralement, les ensemencements au Brésil débutent officiellement au cours de la 1re semaine d’octobre pour se conclurent ensuite rapidement avant la fin du mois. Mais cette année, la saison des pluies tarde, assez pour que les producteurs brésiliens patientent encore avant de débuter leurs ensemencements puisque les conditions sont beaucoup trop sèches.

Est-ce vraiment problématique? Pas vraiment… pour l’instant. Mais avec encore peu de précipitations de prévues pour les 2 prochaines semaines, la situation pourrait rapidement se corser d’ici la fin octobre.

Enfin, on se questionne sur l’effet de ce retard dans les semis. Même si les producteurs brésiliens parviennent à finalement semer rapidement leur soya d’ici la fin octobre, la Chine ne pourra pas vraiment prendre livraison de soya sans éviter un retard de 2 à 3 semaines l’hiver prochain. On commence donc à croire que la Chine achètera encore plus de soya américain qu’on le pensait.

Bref, ce beau cocktail de facteurs, certainement plus préoccupants pour les perspectives d’offre et demande de soya, est loin d’être passé inaperçu par les marchés qui s’en donnent d’ailleurs à cœur joie.

Pour vous donner une idée, les spéculateurs à Chicago ont tellement acheté de contrats, croyant que les prix grimperont encore plus, qu’ils détiennent maintenant leur plus importante position achetée dans le marché du soya depuis 2012! Les chiffres que nous avons à ce sujet nous parvenant toujours avec quelques jours de retard, je me demande même s’ils ne sont pas sur le point d’avoir acheté leur plus grande quantité de soya à Chicago jamais enregistré à ce jour.

Si vous lisez entre les lignes, oui, vous avez donc bien compris, il y a **beaucoup**… beaucoup de spéculation dans l’air. Au bas mot, les marchés sont en train de faire gonfler les prix de telle sorte qu’on dirait bien qu’ils croient qu’il ne restera plus un seul grain de soya dans les silos américains d’ici quelques mois.

Maintenant, est-ce que ce sera le cas? J’en doute, bien évidemment. Mais en même temps, vous m’auriez dit l’été dernier que les prix allaient bondir de la sorte et j’aurais eu la même réponse.

Le fait est qu’en réalité, nous venons de passer en territoire inconnu. Nous avons assez de points d’interrogation en suspens pour croire que les prix peuvent grimper bien davantage, mais aussi chuter brusquement.

Et comment diable les prix pourraient-ils changer de cap aussi rapidement?

En tête de liste, je vous dirais que la Chine demeure le plus grand danger pour le marché du soya pour de très nombreuses raisons :

  1. On dit que la demande chinoise pour le soya est de retour en force, qu’elle est extrêmement vigoureuse. À regarder leurs importations de soya américain, je ne peux certainement pas dire le contraire. Mais en même temps, la Chine a une réputation notoire à proposer des chiffres très vagues sur ce qu’elle produit, ses besoins, et surtout, le niveau de ses inventaires. Rien de vraiment tangible ne permet donc de savoir véritablement si l’appétit de la Chine est à la hauteur de ce qu’on « veut » bien croire pour les prochains mois.
  2. Acheter du soya à 8,50 $US/bo. (416 $CAN/tm) ou plutôt à 10,50 $US/bo. (515 $CAN/tm), ce n’est pas du tout la même chose. Pour 10 000 tonnes à acheter, on parle qu’il faut débourser maintenant 1 million de dollars de plus qu’il y a quelques semaines. Imaginer ensuite s’il grimpe à 11,00… 12,00… ou bien plus… Et si ce n’est pas un bon prétexte pour freiner les achats chinois, ça l’est certainement pour d’autres acheteurs. Et je ne vous parle même pas du tourteau, qui a également bondi au cours des dernières semaines…
  3. Je commence à douter un peu plus que M. Trump soit réélu. Ceci dit, s’il l’est, assurément, il a toujours une dent contre la Chine. On pense ici à ces nombreux commentaires belliqueux des derniers mois concernant la COVID-19, et à ses nombreuses références au virus chinois. Reporté au pouvoir avec 4 autres années de coudées franches, je ne serais pas surpris qu’il décide alors de confronter de nouveau la Chine, avec le risque d’une autre guerre commerciale. Vous connaissez la suite pour le soya…

Ceci dit, tous ces facteurs négatifs à surveiller sont plausibles, mais restent hypothétiques pour le moment, bien entendu. Toutefois, ce qu’il l’est moins, c’est qu’en attendant, le marché du soya est présentement emporté par une vague spéculative très importante comme je le disais plus haut.

Pour un producteur qui cherche présentement à vendre plus cher son soya, cette vague est une véritable bénédiction. Jour après jour, voir le prix du soya grimper de la sorte après toutes ses années de vaches maigres, il y a de quoi avoir le goût de patienter un peu plus avant de vendre, et avec raison…

Le hic? Quand les marchés s’emballent de la sorte, quand les spéculateurs à Chicago foncent dans une seule direction, les yeux fermés, il en faut généralement beaucoup moins pour les voir ensuite prendre leurs jambes à leur cou lorsque la fête est terminée. Et, on ne veut certainement pas être celui qui se réveillera le lendemain sur la piste de danse avec un bon mal de tête…

Bien évidemment, la question demeure quand et jusqu’où les prix grimperont avant que ce soit le cas?

Ça, peut-être bien qu’un gourou des marchés le sait? Pour ma part, avec l’année que nous venons de vivre, je crois que ce seront seulement les prochaines semaines qui pourront vraiment nous le dire.

En attendant, la meilleure chose à faire si vous voulez surfer correctement sur cette incroyable vague, c’est de surveiller de *très* près les marchés, et surtout, de fixer vos objectifs de vente de manière réaliste, et de les respecter sans regarder en arrière.

Beaucoup se rappellent 2012 pour les prix record que nous avons connus alors. Personnellement, je me rappelle aussi plusieurs producteurs qui m’ont dit dans les mois suivants lors de conférences, « Avoir su, j’aurais vendu… ».

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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