Une agriculture en marge de la société

Publié dans Le Bulletin des agriculteurs d’octobre 2010

« Le secteur est stratégique et les gouvernements vont continuer de soutenir des institutions et certains niveaux de protection, par exemple, face aux risques climatiques et de marché. » — Michel Morrisset, agroéconomiste et auteur du livre Politique et syndicalisme agricole au Québec
par Lionel Levac

L’agroéconomiste Michel Morrisset vient de publier aux Presses de l’Université Laval Politique et syndicalisme agricole au Québec, un ouvrage magistral qui relate avec précision et analyse les différents contextes dans lesquels le monde agricole a évolué au cours du dernier siècle et qui l’ont mené, aujourd’hui, à se chercher une voie dans ce que l’auteur appelle le vide idéologique. Michel Morrisset a répondu aux questions du Bulletin à propos de la rupture et de la quête d’une réconciliation avec la société.

Il n’y a pas si longtemps, les relations étaient bonnes, même chaleureuses entre les agriculteurs et les gouvernements ?
— On peut parler d’une véritable synchronie entre le projet agricole et le projet de société pendant les deux premiers mandats du Parti québécois. Les agriculteurs se sont sentis appuyés, soutenus par la politique d’autosuffisance de Jean Garon qu’une majorité d’agriculteurs qualifient encore de meilleur ministre de l’Agriculture que le Québec ait eu.

Lorsque les libéraux reviennent au pouvoir au milieu des années 80, le contexte change ?

— Rapidement, les libéraux se dissocient de la politique d’autosuffisance. Ils abandonnent même le calcul du taux d’autosuffisance alimentaire du Québec. Aussi, avant le retour au pouvoir des libéraux, le conservateur Brian Mulroney a été élu à Ottawa. On voit alors s’accélérer la montée du libéralisme économique. Ottawa aussi bien que Québec veulent négocier des ententes de libre-échange. Véritable volte-face pour les agriculteurs qui se sentent trahis et adoptent une attitude extrêmement défensive. Et, pour ajouter à la grogne, s’accélère également le désengagement de l’État et les réductions budgétaires dans différents programmes.

Ce qui explique une réaction très positive au retour d’un gouvernement péquiste en 1994 ?
— Les agriculteurs voyaient toujours dans le PQ le parti de l’autosuffisance et des nombreux programmes pour le soutenir, le parti du zonage aussi. Mais, la lecture que font alors les agriculteurs est erronée. Eux qui pensent avoir terminé leur traversée du désert se retrouvent avec un PQ qui lui aussi est devenu libre-échangiste. Tout cela se confirme entre autres dans les propos et les textes du vice-premier ministre de l’époque, Bernard Landry. Le monde agricole se cherche donc encore un nouvel arrimage avec la société… qui va se présenter avec le projet de conquête des marchés.

Qui suit un changement à la direction de l’UPA ?
— Changement de garde, Laurent Pellerin remplace Jacques Proulx. À l’UPA aussi bien qu’au gouvernement, on cherche une expression populaire qui permettrait de mobiliser d’un point de vue idéologique aussi bien que politique et de dynamiser le monde agricole et agroalimentaire. Avec la conquête des marchés, le gouvernement n’a pas donné un mandat aux agriculteurs. On a simplement trouvé un terrain d’entente pour canaliser les énergies et remettre sur les rails le développement agricole.

La rupture du monde agricole avec le reste de la société devient de plus en plus évidente ?
— Les agriculteurs se sont fait à l’idée que le Québec doit être ouvert sur le monde. La rupture sociétale survient plutôt en parallèle à la montée de la conscience environnementale et avec un événement majeur, le moratoire porcin de 2002. Pour ce qui est de la conquête des marchés, on n’en parle déjà plus. Le monde agricole est plongé dans une profonde remise en question et tombe dans un vide idéologique qui se poursuit encore aujourd’hui.

Est-ce à l’UPA ou à la société de s’adapter ?
— Les deux ont du chemin à faire. Le monde agricole doit continuer à évoluer, mais dans la société un certain nombre d’individus qui parlent plus fort que les autres ont une vision totalement mythique de l’agriculture. La majorité des urbains et beaucoup de commentateurs économiques et politiques n’ont aucune idée de ce qu’est devenue l’agriculture québécoise. Sans la noircir ni la blanchir, il faut décrire précisément l’agriculture.

… une agriculture face à des changements importants et incontournables ?
— Il y aura toujours des changements. Je suis convaincu que pour conserver une base agricole solide, il faudra des fermes de plus en plus importantes en terme de taille. Donc peutêtre deux ou trois familles pour administrer une entreprise et assurer aux exploitants une qualité de vie comparable à ce que vit le reste de la société. C’est probablement là une condition essentielle pour intéresser les jeunes à s’orienter vers l’agriculture.

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