Acheter les rumeurs, vendre les faits

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Au mois d’avril, il n’y a pas que le temps pluvieux qui aura fait grincer des dents, le recul semaine après semaine des prix des grains aussi. Mais, à défaut de débuter le mois de mai avec de bonnes perspectives météo au Québec, les prix des grains auront eu le mérite depuis le début de la semaine de mettre un peu de baume sur la plaie.

En effet, à Chicago dès lundi, les prix sont sortis de leur torpeur comme un polichinelle d’une boîte à surprise.

C’est le marché du blé qui aura ouvert le bal avec des conditions très froides dans les régions de production de blé d’hiver aux États-Unis (centre/sud des Plaines américaines) au cours de la fin de semaine. Dans certains secteurs, on parle même d’une bordée de neige, ce qui ne passe pas inaperçu alors que les cultures sont dans une bonne proportion au stade de l’épiaison. On en saura davantage dans les prochains jours sur les dommages qu’a pu occasionner ce mauvais temps, puisque la Tournée des Cultures de blé (Wheat Quality Tours) au Kansas est en cours.

Le marché du maïs n’a pas été en reste non plus. À l’image de ce qu’on a connu au Québec, on sait déjà que le mois d’avril aura été aussi très humide dans le Midwest américain. On ne parle pas encore d’un retard important dans les ensemencements qui peuvent s’étirer sans trop de problèmes jusqu’à la mi-mai. Par contre, le temps est frais, de bonnes précipitations sont encore attendues dans plusieurs États américains d’ici la fin de la semaine, et on rapporte même des inondations. Certains producteurs seront sans aucun doute forcés de semer à nouveau leurs champs.

Avec le recul des ensemencements américains en maïs de cette année de 94 à 90 millions d’acres, les plus faibles depuis 2010, il y a donc quand même matière à s’interroger un peu. Les producteurs américains parviendront-ils à semer bel et bien ces plus faibles superficies? Peut-on déjà entrevoir que de moins bons rendements seront obtenus? Il est très tôt (trop…) pour vraiment s’inquiéter. Par contre, les marchés et spéculateurs n’ont pas pour habitude de patienter le temps d’avoir en mains des chiffres concrets et bien documentés pour s’enflammer. Comme quoi, l’expression anglaise « Buy the rumors, sell the facts » (acheter les rumeurs, vendre les faits) s’applique très bien dans ce cas-ci.

Il nous reste le marché du soya qui, curieusement, a suivi la parade de ceux du blé et du maïs. Je dis curieusement, car on peut difficilement voir comment justifier des prix plus élevés. Les récoltes sud-américaines en cours sont exceptionnelles, voire même record, les producteurs américains ont l’intention d’en semer davantage à un nouveau record de 89,5 millions d’acres ce printemps, et maintenant le mauvais temps de début de saison aux États-Unis laisse aussi entrevoir qu’il pourrait se semer moins de maïs pour plus de soya. Difficile de trouver matière à en faire grimper davantage les prix…

Que conclure?

Nul besoin de rappeler qu’un rebond/rallye des prix à Chicago n’est pas vraiment inhabituel au printemps. Parfois, c’est plus tôt en mai comme en ce moment, en d’autres occasions ce sera davantage en juin. Ce qui est par contre plus rare et atypique au printemps, c’est de voir les prix des grains prendre leur envol sans retour en arrière. Ce fût le cas en 2012. Mais sinon, on peut compter sur les doigts d’une seule main le nombre de fois que de telles situations seront survenues dans les 20 dernières années.

Même si avec le début de semis, le printemps n’est pas la meilleure occasion de l’année pour suivre et s’informer des prix, l’exercice n’est donc certainement pas futile. On peut capturer de belles opportunités. Cette année, pour ajouter une touche positive très intéressante, le dollar canadien a encaissé dernièrement un bon revers à son plus bas depuis le début 2016. Ceci vient déjà avantageusement gonfler les prix. Il y a et aura donc matière à être très attentif dans les prochaines semaines.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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