Allo la terre !

Pour moi, c’est la fête de la terre tous les jours

J’ai souvenir de la terre.

De mes sommeils profonds sur les balles de foin, sous la musique des vaches qui ruminent. Du temps où je faisais cuire des biscuits de terre au soleil. Du plaisir d’écraser les bouses de vaches quand j’allais aux champs, ou tout simplement les retourner pour ramasser des vers de terre pour aller pêcher dans le ruisseau derrière l’étable avec une canne à pêche sophistiquée, fabriquée avec un vieux manche à balai, une corde et un écrou comme pesée…marcher dans le fond des fossés fraîchement nettoyés et m’amuser à glisser sur l’argile bien savonneuse.

Un de mes souvenirs marquants c’est quand je me suis retrouvé seul au beau milieu d’un champ à ramasser des roches et des branches avec mon père qui se baladait en bobette, question de profiter du soleil… Nous étions crevés, grafignés, sales et lui semblait bien heureux. Les mains sur les hanches et le regard lointain il semblait fier pendant que moi je reprenais mon souffle. Aucune idée de ce qui pouvait l’inspirer!
Les mouettes, le vent, la chaleur, l’odeur du sol fraîchement travaillé…encore aujourd’hui, chaque fois que la scène se représente, je ressens l’appel de la terre.

À l’heure de son départ, je l’ai bien entendu dire à ma mère de garder les terres pour les enfants. C’est important la terre, ses terres, nos terres… Sans m’en apercevoir à l’époque, j’obtenais une mission quasi impossible pour un jeune de 12 ans. J’ai enfoui cette émotion longtemps…j’avais peut-être peur de décevoir. Aujourd’hui, je comprends un peu mieux l’émotion qui m’anime maintenant. Depuis ce moment, je vis une connexion avec la terre qui se réactive chaque printemps. Je me sens en mission commandée!

Je ne sens plus mes douleurs au dos ou la fatigue des longues journées de travail.
Les écorchures, les petites blessures, on oubli ça…ça presse le printemps est là!
Que les prix soient hauts ou bas, que certaines personnes jugent mes actions,
j’irai aux champs sans tambour ni trompette et j’irai à fond…sans garantie, sans temps supplémentaire et sans retenue parce que j’ai du sable dans les veines.

Ce n’est pas seulement ma profession, c’est dans ma nature.
Je suis fébrile, moins jasant, moins sorteux.
Connecté à la terre et à ses caprices.
La sortie de la rhubarbe me donne le feu vert.
Je dors de moins en moins et pourtant j’ai de plus en plus d’énergie.
Je suis la météo à la trace et je parcours les champs de long en large.
Agenouillé, je sors la pelle.
Je creuse, je gratte, je sens, j’observe et je compte.

Soupir de soulagement quand je constate que mes vers de terre sont là, ça sent bon.
J’ai des racines diverses, j’observe la clarté de l’eau qui s’écoule.
J’ai des frissons de satisfaction quand je réalise où je suis rendu et un peu la chair de poule sous les nouveaux défis qui s’annoncent.

Ce mois-ci, les gens prennent le temps de souligner le jour de la terre alors que moi j’en profite pour m’éloigner un peu juste avant de reprendre le collier. La chaleur semble être revenue, les oiseaux chantent, on commence à voir de la verdure et on entendra bientôt les grenouilles dans le ruisseau. Le cycle recommence et le même petit garçon espiègle et curieux est bien vivant sous ce corps aux cheveux gris. Pour moi, c’est la fête de la terre tous les jours. Ça fait partie de ma profession : agriculteur.

à propos de l'auteur

Agriculteur et collaborateur

Paul Caplette est passionné d’agriculture. Sur la ferme qu’il gère avec son frère en Montérégie-Est, il se plaît à se mettre au défi et à expérimenter de nouvelles techniques. C’est avec enthousiasme qu’il partage ses résultats sur son blogue Profession agriculteur.

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