Ce dollar canadien qui joue du yoyo

Jean-Philippe Boucher agr., MBA jpboucher@grainwiz.com

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Je l’ai toujours dit, et je continue de le croire. S’il est déjà très difficile d’anticiper la direction des prix des grains, tenter l’exercice avec le dollar canadien relève encore plus de la cartomancie que d’une juste lecture des marchés.

Pour ceux qui sont moins familiers avec les sauts d’humeur du dollar canadien sur le comportement du prix des grains au Québec, petit rappel.

Sans présenter tous les détails et toute la mécanique derrière le phénomène, disons simplement que le Québec évolue dans un marché nord-américain, voire même mondiale dans certains cas. Dans cet univers commercial, tout se transige en dollar américain.

Si on prend une carte de l’Amérique du Nord et qu’on met les prix des grains en dollar américain partout sur cette carte, incluant au Québec, nous n’aurons pas le même prix que celui qui se transige en $CAN ici. Autrement dit, si le maïs se transige par exemple à 200$CAN/tonne au Québec, et qu’on veut représenter cette valeur sur notre carte nord-américaine, nous allons mettre 155 $US/tonne (taux à 1,28).

Est-ce que c’est dire que le maïs à 155$ est moins cher que celui à 200$. Pas du tout, c’est la même valeur qu’on accorde au maïs. L’écart est strictement lié à l’effet de la conversion de dollar canadien à dollar américain.

C’est dire que chaque minute, indépendamment de ce qui se passe sur la bourse de Chicago ou dans le marché québécois, le prix du maïs au Québec change de valeur ; qu’il s’adapte à la dynamique du marché du taux de change.

Toujours selon l’exemple ci-haut, si le dollar canadien continue de s’apprécier face au dollar américain comme c’est le cas présentement, et que nous passons dans les prochaines semaines à un taux de change de 1,20 (ne sait-on jamais…). Si rien ne change dans les marchés à Chicago et au Québec, notre prix de maïs aura quand même passé de 200$ $CAN/tonne à 186$CAN/tonne. Pourquoi, parce que notre maïs américain qui vaut toujours sur notre carte nord-américaine 155$US/tonne équivaut en dollar canadien à 186$CAN/tonne. Et l’inverse est aussi vrai. Si notre huard faiblit par rapport au dollar américain de 1,28 à 1,35 comme ce fût le cas plus tôt en 2016, notre maïs de 200$CAN/tonne profitera d’un gain lié au taux de change de 155$US/tonne à 209 $CAN/tonne.

Ainsi, pour ceux qui ont à vendre ou acheter du grain au Québec, plus le dollar canadien gagne en fermeté face au dollar américain, plus les prix des grains sont écrasés au Québec, et plus il s’affaiblit, plus les prix des grains s’apprécient. Nul besoin de dire qu’il est donc très important de garder à l’œil le comportement de notre huard. Et, qu’en est-il de ce côté ?

Par défaut, le Canada étant un important producteur de pétrole dans le monde, l’idée que plusieurs ont est de surveiller le prix du pétrole comme indicateur de la direction du dollar canadien. Dans une certaine mesure, c’est vrai. Si le pétrole est plus cher, notre dollar canadien en profite, et vice-versa.

Par contre, cette relation pétrole/dollar canadien est beaucoup moins vraie qu’elle ne l’a déjà été. En fait, depuis déjà un bon moment, c’est plutôt le comportement du dollar américain lui-même qu’il faut surveiller davantage.

dollar_CAN_US

Sur notre graphique, on remarque d’ailleurs de manière frappante la relation inverse entre les deux. Elle n’est pas parfaite, mais assez pour considérer que lorsque le dollar américain s’enfonce, comme c’est le cas présentement (fin du graphique), le dollar canadien gagne du terrain et les prix des grains au Québec reculent. Par contre, si on regarde la fin 2015 et début 2016 sur le graphique, on constate une appréciation du dollar américain qui a écrasé le dollar canadien, et ainsi profité aux prix des grains québécois.

Au cours de cette période, certains auront remarqué que le dollar canadien c’est par contre beaucoup plus déprécié que le dollar américain a gagné du terrain. Et c’est là qu’on ne peut ignorer l’effet négatif qu’a toujours le prix du pétrole qui, au cours de cette période, a atteint un creux inégalé depuis 2003 sous 30 $US/baril.

Pour la commercialisation de ses grains, il est donc très important de surveiller non seulement de très près le comportement de notre dollar, mais aussi celui du dollar américain qui bien souvent, donne une très bonne idée de la direction que devrait suivre notre huard. Et, en ce sens, trois choses sont à considérer à mon avis du côté du dollar américain :

  • les marchés attendent avec nervosité une hausse du taux directeur aux États-Unis (effet haussier sur le dollar américain), mais sont déçus mois après mois.
  • les élections américaines qui approchent avec le combat Clinton vs Trump créera certainement des remous dont les effets sur le dollar américain seront difficiles à anticiper.
  • le dollar américain est une valeur refuge pour les marchés, au même titre que l’or. C’est dire que si des imprévus géopolitiques, ou des inquiétudes concernant l’économie mondiale font surface, la valeur de la devise américaine va s’apprécier, et que si tout va mieux dans le monde, elle va perdre de la valeur.
  • Si la situation économique aux États-Unis tourne au vinaigre ou déçoit, le dollar américain va s’affaiblir.

Maintenant, heureux celui qui parviendra avec justesse à anticiper les effets de ces quatre éléments pour les prochaines semaines/prochains mois. Et, pour le dollar canadien, ajoutons ensuite à tout ceci l’effet du prix du pétrole ainsi que ceux de la politique et de l’économie canadienne. Oufff…

Mais côté commercialisation de ses grains, c’est plus simple. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une appréciation du dollar canadien n’est pas une bonne chose. Et, si on va aux nouvelles, et qu’on constate qu’il devrait continuer de gagner du terrain, il peut alors être intéressant d’envisager certaines stratégies, comme par exemple fermer sa base en $CAN.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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