Projections d’ensemencements américains, attention au maïs

Le coup d’envoi officiel a été donné à la saison 2020. À la fin de la semaine dernière a eu lieu l’Ag Forum Outlook. Il s’agit d’une rencontre annuelle de deux jours au cours de laquelle le USDA présente différentes perspectives agroéconomiques. Ceci inclut de premiers chiffres sur les ensemencements et les bilans d’offre et demande américains pour la prochaine année.

D’entrée de jeu, il est important de rappeler que ces chiffres sont strictement théoriques, basé uniquement sur des données historiques et des analyses statistiques et économiques. Il peut donc y avoir un monde de différence entre ce que ce forum projette et la réalité. Mais il reste toujours intéressant de s’attarder quand même à ces projections comme premier coup d’oeil pour la prochaine année? Et que disent-ils ces économistes du USDA?

Pour le maïs, les projections me préoccupent un peu si elles se confirment. Les ensemencements américains seraient ce printemps de 94 millions d’acres. Est-ce que c’est beaucoup 94 millions d’acres? Quand même…

En 2012, les ensemencements avaient atteint un record de plus de 97 millions d’acres. On n’est pas si loin. Mais en 2016, 94 millions d’acres avaient été semés, et avec un rendement de 174,6 bo./acre, la récolte avait alors atteint un niveau record de plus de 15,2 milliards de boisseaux.

Pour 2020, les économistes du USDA se montrent encore plus optimistes avec un rendement moyen de 178,5 boisseaux/acre. La récolte américaine de maïs atteindrait donc un nouveau record de 15,5 milliards de boisseaux. Il s’agit d’un bond impressionnant de pratiquement 2 milliards de boisseaux (environ 50 millions de tonnes) suivant la très mauvaise récolte de 2019.

On peut ensuite jongler avec les chiffres du côté des perspectives de la demande, mais si les économistes du USDA ont vu juste, les stocks américains vont alors certainement exploser à un niveau record, 2,6 milliards de boisseaux (66 millions de tonnes). Le record précédent est de 2,3 milliards de boisseaux (58,2 millions de tonnes) en 2016-2017.

Les perspectives apparaissent plus intéressantes dans le soya. Les ensemencements américains passeraient à 85 millions d’acres ce printemps. C’est un peu plus que ce que tout le monde anticipait en général jusqu’ici. Par contre, avec le rendement moyen de 49,8 boisseaux/acre envisagé, la récolte américaine atteindre 4,195 milliards de boisseaux (114 millions de tonnes). Il s’agit certainement d’une bonne récolte, mais rien d’exceptionnel considérant qu’avant la mauvaise saison de 2019, en 2017 et 2018, les récoltes américaines ont été de plus de 4,4 milliards de boisseaux (120 millions de tonnes).

On ajoute à cette récolte américaine « correcte » les excellentes perspectives des côtés de la trituration et des exportations aux États-Unis, et les stocks américains poursuivraient pour une 2e année leur recul à seulement 320 millions de boisseaux. Ici aussi, il s’agit néanmoins d’un niveau de stocks américains qui serait « correct », dans le haut de la fourchette des quinze dernières années, mais quand même un creux en 4 ans.

Enfin, pour ceux qui s’intéressent au blé, les projections du USDA proposent aussi quelque chose de positif. Les ensemencements américains poursuivraient en 2020 leur recul à un creux de seulement 45 millions d’acres. Les économistes prévoient donc que les stocks américains de blé reculeront de nouveau à un creux en 6 ans de 777 millions de boisseaux (21,15 millions de tonnes).

Maintenant, que conclure de tous ces chiffres?

Encore une fois, il s’agit de projections qui peuvent grandement changer dans les prochains mois. Par contre, je dirais qu’elles apparaissent en ligne avec ce qui circule déjà depuis un moment dans le marché. Ça fait un bout de temps qu’on parle qu’aux États-Unis, il se sèmera passablement plus de maïs ce printemps, et bien qu’en hausse par rapport à 2019, moins de soya et de blé.

On peut donc jouer avec les virgules, mais si ces chiffres se confirment, disons que le marché du maïs à Chicago risque d’en prendre pour son rhume plus tard cette année, si rien ne compromet les ensemencements ce printemps aux États-Unis bien sûr.

À l’opposé, je trouve encore très curieux qu’avec ces projections, le marché du soya ait continué cette semaine de brouiller du noir à la bourse. Il est vrai que la récolte brésilienne record de soya de cette année a de quoi préoccuper, le coronavirus et la demande chinoise aussi. Mais si les ensemencements américains de soya ne sont pas plus élevés que ce qu’anticipent les économistes du USDA, et que la Chine se met à acheter des volumes considérables de soya américain plus tard cette année, j’ai encore beaucoup de misère à comprendre comment nous pourrions rester autour de seulement 8,90 à 9,20 $US/bo. à Chicago. En fait, dans un contexte similaire, avant la guerre commerciale États-Unis et Chine, nous serions déjà facilement très près de 10,00 $US/bo., à mon avis.

Mais 2020 ne fait que commencer. On jongle avec beaucoup de chiffres, de projections et d’analyses pour essayer de mieux anticiper les marchés et planifier ses ventes. Dans les marchés, les choses bougent toujours très rapidement, pour ne pas dire, à la seconde près à la bourse. Sauf que l’année est encore jeune, et la saison ne débutera pas encore avant quelques semaines. Je crois qu’il faudra encore laisser un peu de temps aux prix pour mieux refléter les perspectives qui se profilent à l’horizon. Et pour le maïs, ça veut dire qu’on doit rester très prudent, alors que pour le soya, on a encore certainement du chemin à faire pour mieux refléter les perspectives qui m’apparaissent de plus en plus favorables.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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