Sèmeriez-vous un hybride super hâtif ?

« Semer un hybride très hâtif pour arriver sur le marché avant les autres, c’est une stratégie qui peut être très intéressante »

Quelqu’un a eu l’idée de semer un hybride de maïs très hâtif pour pouvoir le vendre avant le début des récoltes et profiter d’un meilleur prix. Serait-ce une stratégie intéressante ?

Cette question a surgi récemment lors d’une discussion entre collègues. De prime abord, elle nous a semblé douteuse, même un peu farfelue. Juste l’idée de sacrifier volontairement du rendement en ne profitant pas de toutes les unités thermiques disponibles, c’est presque contre nature!

Intrigués, nous avons décidé d’explorer l’idée. Laquelle soulève deux questions. Un: le prix sera-t-il vraiment meilleur en devançant les autres ? Deux: combien de rendement va-t-on perdre avec un hybride très hâtif ?

Supposons donc qu’au lieu de l’hybride de 2800 UTM qu’on choisirait normalement, on opte pour un 2600 UTM. À l’évidence, l’hybride de 2600 ne performera probablement pas aussi bien que l’autre. À quelle perte de rendement s’attendre ? Nous avons posé la question à l’agronome Vincent Chifflot, de Dekalb, qui venait justement de semer des parcelles d’essai à Pierreville. « Chaque année, dit-il, on fait des essais comparatifs d’hybrides dans un même champ. Dans ce champ-ci par exemple, il y a 300 UTM d’écart entre l’hybride le plus hâtif et le plus tardif. »

« En moyenne, poursuit-il, avec un écart de 200 UTM dans une zone de 2800 UTM, tu devrais pouvoir récolter une semaine plus tôt. Mais au lieu de récolter 12 tonnes à l’hectare, tu en obtiendras probablement onze. » L’agronome insiste sur le fait qu’il s’agit d’un estimé qui peut varier selon les conditions climatiques.

On perd donc une tonne de grain. En contrepartie, le prix de vente sera-t-il meilleur si on arrive sur le marché une semaine avant tout le monde ? « Je n’ai aucun doute là-dessus », répond tout de go Jean-Philippe Boucher, de Grainwiz. De combien ? Le spécialiste du marché des grains pouffe de rire. Nul ne sait mieux que lui à quel point il est risqué d’avancer un tel chiffre.

« Vite de même, répond-il, si je regarde comment le marché s’est comporté ces dernières années, je dirais qu’en arrivant une à deux semaines avant les autres, ton prix devrait être supérieur de 10 % à 20 %. »

« En fin d’année, explique-t-il, les acheteurs ont peu d’inventaire. Il y a une game qui se joue ces semaines-là. Ils préfèrent attendre que les silos des producteurs débordent pour acheter du grain pas cher. Mais c’est risqué. Si la récolte tarde un peu, ils peuvent se retrouver à sec. Et l’expérience montre qu’il y a généralement des acheteurs qui viennent à manquer de maïs. C’est d’ailleurs ce qui explique qu’il y ait de grosses distorsions de prix à cette période-là d’une région à l’autre et d’un acheteur à l’autre. »

« Semer un hybride très hâtif pour arriver sur le marché avant les autres, c’est une stratégie qui peut être très intéressante, ajoute le spécialiste. On peut faire un parallèle avec les producteurs qui s’assoient sur leur maïs jusqu’à la fin de la saison. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est une stratégie qui comporte un risque. Pour l’hybride hâtif, je dirais qu’il y a 30 % à 40 % de chances que ça ne fonctionne pas. »

Et si les astres s’alignent et que ça fonctionne ? Faisons un calcul en se basant sur un gain de prix à la tonne de 15 % et un rendement de 11 tonnes à l’hectare. Le maïs se vend actuellement 281 $ en octobre. Un gain de 15 % représenterait 42 $ la tonne. Avec un rendement de 11 tonnes, le gain brut supplémentaire s’élèverait à 462 $.

Par contre, il faut soustraire 281 $ à ce gain pour tenir compte de la baisse de rendement d’une tonne à l’hectare. Ce qui ramène le gain de 181 $ l’hectare. Ce n’est pas négligeable, loin de là. Mais la stratégie comporte un certain risque.

L’appliqueriez-vous sur une partie de vos acrages ?

à propos de l'auteur

Journaliste

André Piette

André Piette est un journaliste indépendant spécialisé en agriculture et en agroalimentaire.

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