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“Make grains great again”

Le moins qu’on puisse dire, c’est que depuis la fin mai, on aura connu tout un changement de cap dans les prix des grains, ce que je pense que peu avec moi auront vu venir. À Chicago, on parle d’une forte baisse de plus de 1,50 $US/bo. pour le soya (56 $US/tonne) et de plus de 0,50 $US/bo. pour le maïs (20 $US/tonne). Au Québec, les prix se seront montrés un peu plus résilients, surtout pour le maïs qui au net, aura reculé jusqu’ici de 210-215$ la tonne à autour de 200$ la tonne. Le soya aura par contre pris une « bonne débarque » passant de 470-490 $ la tonne à autour de 440 $ la tonne selon les régions.

Pour un début de mois de juin, il est assez rare d’assister à un revers aussi important des prix. Généralement, il faut plutôt attendre la fin juin, voir le début du mois de juillet. Plusieurs analystes américains réfèrent d’ailleurs au 4 juillet, fête de l’indépendance des États-Unis, comme étant souvent le point tournant pour les prix des grains.

Sans entrer dans les détails, ce recul important des prix découle essentiellement de trois choses : météo aux États-Unis, spéculation et l’effet « guerre commerciale ».

Météo – Est-ce que ça existe, une saison parfaite pour les cultures? Si c’est le cas, en dehors d’un mois d’avril un peu trop frais, force est d’admettre que jusqu’ici, 2018 semble en suivre pratiquement la recette à la lettre : de bonnes précipitations régulières dans la plupart des régions de production aux États-Unis, avec des températures plus chaudes qu’à la normale, pas trop, mais juste assez. Résultat, alors que la fin juin est déjà pratiquement à nos portes, les conditions pour les cultures américaines sont à leur meilleur depuis des années et le spectre de nouveaux rendements record américain circule de nouveau dans les ragots des marchés.

Spéculation – Avec les perspectives en mai dernier de voir les stocks américains et mondiaux reculer, surtout ceux de maïs, la nervosité était dans l’air, spécialement suivant un mois d’avril anormalement frais pour plusieurs régions américaines et un début de sécheresse dans le sud des Plaines américaines. Sans surprise, les spéculateurs n’ont donc pas tardé au printemps à s’investir rapidement et plus fortement dans les prix à la bourse qui ont atteint des niveaux intéressants à ce moment. Bien entendu, depuis, les conditions exceptionnellement favorables pour un début de saison n’ont pas manqué de les inviter à changer leur fusil d’épaule, ce qui aura exercé une bonne pression supplémentaire à la baisse depuis maintenant trois semaines.

Guerre commerciale – À moins d’avoir été enfermé dans un camp éloigné dans le nord du Québec depuis un bon moment, difficile de ne pas avoir entendu parler de l’escalade des tensions commerciales des États-Unis avec plusieurs pays : Chine, Canada, Mexique, Europe pour ne nommer que les principaux. On peut souhaiter un heureux dénouement à tout ceci, mais en attendant, la situation apparait davantage dégénérer avec des taxes à l’importation qui fusent de toutes parts, les produits agricoles n’étant pas les derniers sur la liste: maïs, soya, porc et bœuf entre autres. Concrètement, il est difficile d’évaluer avec justesse les effets réels de cette « guerre commerciale. Mais, chose certaine, les marchés ne sont pas friands de cette situation aux répercussions très ambiguë, ce qui aura très certainement contribué à écraser les prix depuis le début juin.

Donc, si on résume: excellente météo aux États-Unis (plus d’offre), avec une escalade de tension commerciale (demande incertaine) et des spéculateurs dont les profits sont menacés. On est pas loin d’un cocktail négatif parfait et, surtout, très imprévisible. Rien de positif bien entendu pour les perspectives des prix.

Comme plusieurs analystes, je reste néanmoins « optimiste », avec réserve, surtout pour le maïs.

En fait, une fois que cette tempête sera passée, un retour à la réalité devrait permettre aux marchés de constater que même avec un rendement américain record, et peut-être bien un peu plus de superficies ensemencées en maïs ce printemps aux États-Unis, les stocks américains et mondiaux de maïs devraient poursuivre leur recul au cours de la prochaine année. En d’autres mots, dans le meilleur des cas, nous devrions en principe avoir quand même moins de maïs de disponible pour 2018-2019, une situation qui justifie mal un prix à des creux comparables à ceux des deux dernières années (3,12 $US/bo. en 2016, 3,37 $US/bo. en 2017). Et, comme nous ne sommes encore qu’à la mi-juin, toute incertitude météo aux États-Unis a aussi une bonne capacité à faire bondir les prix.

Le cas du soya apparait par contre un plus difficile. Oui la demande demeure exceptionnelle. Le problème dans ce cas-ci est les récoltes record qui continuent de se succéder aux États-Unis et au Brésil, avec des stocks qui demeurent à des niveaux historiquement élevés. Même avec un retour à des relations plus normales Chine/États-Unis, il apparait moins sûr à défaut de problèmes météo aux États-Unis cet été que les prix puissent s’apprécier.

En attendant, au moment de terminer cette chronique en soirée, M. Trump vient d’annoncer son intention d’imposer une nouvelle salve de taxes supplémentaires à la Chine pour un montant de 200 milliards supplémentaires. Les prix plongent.

Il y a encore quelques semaines, alors que la relation Chine/États-Unis semblait prendre du mieux et que les prix bondissaient, sur les réseaux sociaux circulait un message d’enthousiasme : « Make grains great again ». Peut-être en effet que nous jetterons un coup d’œil en arrière dans quelques semaines en nous disant que ce n’était qu’une mauvaise passe. Mais en attendant, de mémoire, ça fait longtemps que les prix n’avaient pas encaissé un revers aussi impressionnant.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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