Pour comprendre le dossier du lait diafiltré

Maurice DoyonIl n’y a pas de doute. Le dossier du lait diafiltré est le sujet de l’heure en agriculture en ce moment. Et pour cause! Il occasionne des pertes monétaires importantes pour les producteurs laitiers canadiens.

Lors du Souper-conférence « homards » de l’Association québécoise des industries de nutrition animale et céréalière (AQINAC), le professeur en économie rurale Maurice Doyon de l’Université Laval a fait Le point sur les ingrédients laitiers. C’était d’ailleurs le titre de sa conférence.

Voici les principaux points à se rappeler concernant les ingrédients laitiers :

Qu’entend-on par ingrédient laitier?

Ce sont la poudre de lait, la poudre de lactosérum, le lactose, les caséines et les caséinates, ainsi que le concentré de protéines de lactosérum (WPI) et le concentré de protéines laitières (MPC). Ils entrent dans la fabrication de nombreux produits laitiers et/ou ils remplacent le lait dans la fabrication de produits laitiers. Ils peuvent ainsi augmenter le rendement fromager ou de yogourt.

Comment les MPC affectent-ils l’industrie laitière canadienne?

Les MPC sont principalement importés des États-Unis sans tarif. Il en sera de même pour les MPC provenant de l’Europe lorsque l’Accord économique et commercial sera ratifié. L’écart entre les prix mondiaux et domestiques est important et représente donc une réduction de coûts pour les transformateurs laitiers canadiens.

Depuis l’année 2008-2009, l’utilisation de matières protéiques de lait a crû de 23% alors que les importations de matière protéique de lait ont presque triplé (21% contre 8%). Il en résulte des surplus structurels au Canada.

Pour limiter l’utilisation des ingrédients laitiers souvent importés, des normes de composition des fromages ont été adoptées en 2008. Selon le produit, un maximum d’ingrédients laitiers est toléré. Une norme pour le yogourt est aussi établie au Québec.

Toutefois, le lait diafiltré passe entre les mailles du filet de ces normes. Le lait diafiltré est obtenu par double filtration du lait afin d’obtenir l’équivalent d’un MPC, mais liquide. Il contient 85% de protéine sur base sèche.

Il est importé comme une matière protéique de lait et n’est donc pas soumise aux normes de l’ALENA, ce qui lui imposerait autrement des tarifs à la douane. Dans les usines canadiennes, il est utilisé comme un MPC, mais sans devoir respecter les normes de composition des fromages ou la norme pour le yogourt du Québec.

Pourquoi les ingrédients laitiers causent-ils du tort aux producteurs laitiers canadiens?

Le prix payé aux producteurs dans la classe domestique n’a à peu près pas bougé. C’est la baisse des prix à l’international qui est la cause de la baisse du prix payé aux producteurs. Les surplus structurels sous forme de poudre de lait écrémé doivent être écoulés sur les marchés mondiaux, aux prix internationaux.

Quelle est la solution?

Au Canada, la solution diffère selon la province. En gros, il y a deux options : celle du Québec et celle de l’Ontario qui devrait être imitée par le Manitoba. L’Ontario est la province où les usines importent le plus de lait diafiltré.

Au Québec, les intéressés veulent que le gouvernement fédéral clarifie la classification du lait diafiltré et qu’une entente nationale soit ratifiée avec les transformateurs. Dans ce sens, la stratégie est de faire pression sur le gouvernement fédéral.

De leur côté, les Ontariens veulent démontrer au fédéral qu’ils peuvent s’adapter au changement avant de l’inciter à modifier la classification du lait diafiltré. Les Ontariens produiraient le lait diafiltré plutôt que de l’importer. Une nouvelle classe de lait serait créée et contiendrait les solides non gras. L’objectif est de réduire la fabrication de poudre de lait et la réduction de leur utilisation par l’industrie animale.

Que fait le fédéral?

Le gouvernement fédéral se traine les pieds dans le dossier du lait diafiltré.« Clairement! », constate Maurice Doyon. D’un côté, il a peur des représailles des Américains et de l’autre, il se dit que la solution ontarienne pourrait résoudre la question sans qu’il ait à intervenir.

Et maintenant, qu’adviendra-t-il?

Avec l’entente ontarienne et bientôt l’entente manitobaine, il sera difficile d’offrir moins aux transformateurs. Ces ententes ont tracé les limites d’une éventuelle entente nationale. « Les producteurs laitiers canadiens font face à une nouvelle réalité et des ajustements sont nécessaires. Malheureusement, les marges de manœuvre sont maintenant réduites », a dit Maurice Doyon.

Il y a déjà deux ans, il avisait le secteur de faire preuve d’ouverture et de solidarité. Les 24 prochains mois étaient, selon lui, cruciaux. Les derniers mois lui ont donné raison. « Le statu quo n’est pas une option », dit-il encore aujourd’hui.

à propos de l'auteur

Agronome et journaliste

Marie-Josée Parent couvre les productions laitière, bovine, avicole et porcine au Bulletin des agriculteurs.

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