Revenu agricole: 2020 avait si bien commencé…

Si 2018 avait été difficile et 2019 mieux, l’année 2020 s’annonçait être une très bonne année pour le revenu agricole au Canada, en particulier au Québec, a déclaré Jean-Philippe Gervais, économiste en chef à Financement agricole Canada (FAC). Les recettes étaient en hausse de plus de 14% par rapport aux trois premiers mois de  2019 dans la province, contre une moyenne nationale de 5,5%. Le secteur du porc était en net reprise depuis l’automne et les prix du lait avaient contribué à la moitié de la hausse des recettes au niveau des productions animales. Tout allait aussi comme sur des roulettes pour le secteur de la volaille. Et puis est arrivé la COVID-19…”On aurait pu penser qu’on aurait eu une bonne année. Plusieurs secteurs étaient en forte croissance, à la fois du côté animal et végétal.”

En conférence téléphonique, M. Gervais a passé en revue les dernières données disponibles pour les recettes, les dépenses et les revenus nets de chaque secteur agricole pour la dernière année, fournies par Statistique Canada, tout comme le début de 2020. Malgré l’incertitude, l’analyste s’est aussi avancé sur ce que les prochains mois pourraient réserver.

L’année 2019 représentait une première hausse en trois ans des revenus nets. Le revenu net des producteurs agricoles canadiens a augmenté de 10,4 % en 2019 pour atteindre 4,9 G$. À noter toutefois que le cannabis a joué une part importante dans la hausse des revenus dans le secteur végétal (+ 3,9%) qui affiche sinon une baisse de 1,1% pour l’année.

Le Québec a affiché une hausse de 8,4% ou de 373M$. Le secteur des végétaux dans la province a vu ses recettes augmenter de 11% et celui des productions animales de 6,2%, tout deux au-dessus de la moyenne nationale. À ce portrait, il faut cependant noter que les revenus tirés d’oléagineux ont reculé de 3%, ce qui est toutefois moindre que pour le Canada qui a accusé un revers de 17,7%. Statistique Canada estime que ” l’abondance des approvisionnements mondiaux en 2019, de même que le différend commercial entre les États-Unis et la Chine, a entraîné un recul des prix. Les exportations vers la Chine, le principal marché d’exportation de soya du Canada, ont diminué de façon marquée après une année record en 2018.” Les conséquences de la peste porcine africaine ont également contribué à la baisse des ventes de soya.

Si le soya a été en difficulté, le secteur du porc a pu se remettre en selle après une reprise des ventes avec la Chine, en pénurie de viande de porc justement en raison de la peste porcine. “Les prix ont été légèrement plus intéressants vers la avril-mai avec une embellie des prix. Les prix sont ensuite demeurés assez fermes, mais avec beaucoup de volatilité” a remarqué M. Gervais. Au Québec, cela s’est traduit par une hausse des recettes de 15% pour le secteur porcin. Le secteur laitier québécois a affiché une hausse des revenus de 4% en 2019, soit un peu moins que la moyenne nationale de 5,1%. Les prix et les quantités vendues de deux autres produits assujettis à la gestion de l’offre (poulets et œufs) ont progressé au Canada, ce qui a donné lieu à une augmentation de leurs recettes (+4,7 % pour les poulets et +6,0 % pour les œufs).

Mais après avoir passé en revue 2019 et le début de 2020, difficile de ne pas se tourner vers ce qui attend le secteur agricole pour le reste de 2020. Comme l’indique les chiffres pour le premier trimestre de l’année en cours, l’onde de choc de la COVID-19 n’avait pas encore affecté les revenus. À l’évidence, les chiffres du second trimestre devraient montrer l’étendu des dégâts. Mais tout n’est pas perdu pour 2020, selon Jean-Philippe Gervais. “Des défis importants attendent le secteur animal et végétal, mais on a espoir de voir le secteur végétal s’en tirer pas trop mal, en excluant les maraîchers qui ont à relever des défis particuliers. Le maïs connaît un certain rebond avec le déconfinement. Il y a aussi une surprise au niveau du secteur laitier. L’impact de la crise pourrait être moins pire s’il y a une reprise et les revenus pourraient remonter au 3e et 4e trimestre.”

Le secteur de la transformation a démontré sa capacité à s’adapter, tout comme d’autres joueurs de l’environnement agroalimentaire, tels que le camionnage. Les changements dans les habitudes des consommateurs ont eu un effet marquant, mais malgré les mois difficiles qui s’annoncent, le secteur primaire demeure moins affecté par les récessions, a ajouté M. Gervais.

Les défis resteront en effet nombreux pour le secteur agricole canadien. En plus d’une difficile reprise économique, l’Amérique du Nord verra l’application cet été de l’ALENA 2.0. La décision récente d’un juge en Colombie-Britannique de maintenir les procédures judiciaires de l’extradition vers les États-Unis de la numéro 2 de Huawei risque aussi de compliquer les relations déjà difficiles entre la Chine et le Canada.

Pour l’économiste de FAC, il n’est pas garanti que les impacts du nouvel accord de libre-échange soient si importants sur le secteur laitier. “Il y a une limite à la vente de lait écrémé et il faut aussi voir la question du lait de classe 7 et s’il n’y aura pas l’instauration d’une nouvelle classe de lait.”

Et pour ce qui est des relations économiques avec la Chine, les besoins du géant asiatique sont trop grands pour qu’il puisse se passer du Canada, selon M. Gervais. La reprise des exportations de viande de porc à la fin de 2019 en est un exemple selon lui. Il ne faut pas non plus oublier que les besoins sont importants partout dans la région, ce que l’omniprésence de la Chine peut faire parfois oublier.

 

à propos de l'auteur

Journaliste

Céline Normandin

Céline Normandin est journaliste spécialisée en agriculture et économie. Elle collabore également au Bulletin des agriculteurs.

Commentaires