Pâturage de balles rondes en hiver

L’hiver, les éleveurs de l’Ouest canadien alimentent leurs bovins de boucherie au champ avec des balles rondes, ce qu’ils appellent le bale grazing. Quelques éleveurs du Québec commencent à s’y intéresser.
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de janvier 2011

par Marie-Josée Parent, agronome

En Outaouais, l’éleveur de bovins Walter Last vise à prolonger la saison de paissance, à un point tel qu’il a décidé, l’hiver dernier, de faire l’essai du bale grazing. En octobre  dernier, Le Bulletin des agriculteurs vous présentait sa philosophie de paissance. À l’image de ce qui se fait dans l’Ouest canadien, il a dispersé des balles rondes dans une prairie aux premiers jours de l’hiver 2009-2010. Du début janvier à la fin février, il a progressivement donné accès à ces balles. Malgré certains inconvénients, cette technique lui apporte des avantages économiques et environnementaux indéniables.

Dans l’Ouest canadien, la pratique date d’une quinzaine d’années. Neil Dennis de la Ferme Sunnybrae, au sud-est de la Saskatchewan, ne se souvient plus quand il a commencé. Une chose est certaine : ça fait plusieurs années. Neil Dennis est un adepte de la gestion holistique, une pratique qui accorde beaucoup d’importance à  l’environnement. « Plus le sol sera en santé, plus les animaux seront en santé et plus les gens le seront à leur tour, dit-il. La première chose à considérer est le sol. Le sol prendra soin de vous par la suite. » Le bale grazing suit cette logique environnementale.

En bale grazing, les animaux mangent au champ, sur la neige. Le fumier est déposé directement dans le champ qu’il fertilise. Les bovins ont accès à une rangée de balles à la fois, de sorte qu’ils fertilisent l’ensemble du champ. Avant le dégel, les animaux sont retirés pour éviter qu’ils endommagent la culture. Les avantages sont nombreux. L’éleveur n’a pas à démarrer le tracteur tous les jours pour nourrir les animaux, il en résulte une moins grande usure des moteurs et une économie de carburant. De plus, il  y a économie lors de l’épandage, puisque le fumier est déjà au champ. Mais au-delà de ces avantages, un étudiant à la maîtrise a démontré que la fertilisation du champ s’en trouve améliorée.

Recherches
De novembre 2003 à la fin mars 2004, l’étudiant à la maîtrise à l’Université de Saskatchewan Paul Jungnitsch a comparé deux modes d’alimentation d’hiver au champ :
le bale grazing et le bale processing. Dans le premier cas, les balles sont placées au champ en plusieurs rangées. Pour le bale processing, les balles sont hachées et servies
aux vaches en andain. Dans le cadre de l’expérience, du foin et de la paille étaient servis.

Le bale processing est plus facile parce qu’il suffit de rester dans le tracteur. Pas besoin de clôture électrique. Le fumier et l’azote sont mieux distribués sur la culture que le bale grazing. La croissance des plantes est plus homogène. Par contre, cette technique est plus coûteuse parce qu’il faut nourrir les animaux tous les trois ou quatre jours. Il faut aussi acheter l’équipement.

Au printemps 2004, Paul Jungnitsch a évalué l’azote du sol. Il était près de trois à quatre fois plus élevé lorsque les animaux mangeaient au champ en hiver,  comparativement au fumier frais épandu au printemps (275 % à 375 %, contre 90 % de la parcelle sans fumier). Le rendement cumulatif des deux coupes de foin suivantes

a augmenté d’une fois et demie à deux fois la quantité comparativement à la section qui a eu l’application de fumier frais au printemps (235 % à 297 %, contre 147 % de la parcelle sans fumier). Autant la teneur en azote que le rendement ont été plus élevés pour le bale processing. Cependant, le faible coût du bale grazing rend cette technique très populaire. Et, qu’en est-il des performances des animaux ? « Il y a tellement de gain au champ! », constate Paul Jungnitsch.

L’effet sur la culture perdure après quelques années, constate le conseiller agricole Réjean Picard du ministère de l’Agriculture du Manitoba. Depuis 2007, il échantillonne des champs de dix producteurs qui ont logé des vaches durant l’hiver 2007-2008 uniquement et qui les ont nourries par bale grazing. Il suit l’évolution de l’azote dans le sol. Il a constaté que l’effet demeure les années suivantes, même si les vaches n’y sont plus logées durant l’hiver. En 2007, il en mesurait 50 livres à l’acre, contre 450 en 2008 et un peu plus de 300 en 2009. Ce qui se répercute par un plus grand rendement en foin. Le test continuera pendant quelques années. « Je veux mesurer pendant combien de temps l’augmentation de la production de foin va durer », explique-t-il. Les producteurs qui utilisent  cette technique changent de parcelle chaque année.

Les intervenants ou producteurs consultés disent que la neige n’est pas un obstacle. « Ce n’est pas un problème parce que les balles sont grosses, entre 5 pieds et demi et 6 pieds de diamètre », explique Réjean Picard.

Quelques recommandations
Pour bien réussir le bale grazing, Neil Dennis recommande de déposer les balles à l’automne, avant les premières neiges. La balle doit être positionnée de la même façon que lorsqu’elle sort de la presse, afin qu’elle ne se gorge pas trop d’humidité. Il suggère aussi d’utiliser un enrobage de balle ronde décomposable, pour l’économie de travail par la suite.

Neil Dennis suggère de placer les piquets de fils électriques directement sur les balles, comme sur la photo ci-contre. Un deuxième fil est toujours placé sur l’autre rangée de balles, ce qui facilite le travail lorsque le premier fil sera retiré. Lors d’un hiver, pour nourrir 60 vaches pendant 110 jours, il consacre six heures de travail en tracteur et trois heures pour déplacer les clôtures.

Au printemps, le tour de la balle dégèle plus lentement parce qu’il se forme une couche isolante. Il ne faut pas s’en faire si l’herbe à cet endroit prend plus de temps à pousser. « Parce qu’il y aura deux à trois fois plus d’herbe à cet endroit que partout ailleurs », explique Neil Dennis. Il faut aussi laisser tout le fumier au sol, ne pas essayer de l’épandre, sinon le fumier sera dispersé par le vent et ses fertilisants perdus. Et il ne faut pas non plus s’en faire pour l’état de chair des vaches ou le gain de poids des veaux. Il sera très bon, si la planification a été orchestrée au départ, évidemment !

Encadré : Le pour et le contre
Pratiquant le pâturage de balles rondes en hiver depuis quinze ans sur sa ferme, le conseiller agricole albertain Grant Lastiwka énumère les avantages et les inconvénients du bale grazing.

Avantages :
• Réduction du coût d’alimentation de 40 ¢/vache/jour en raison du fait que les balles sont placées en une seule fois en début de saison. Il ne reste plus qu’à avancer la clôture  tous les trois, quatre ou même cinq jours.
•Réduction du coût d’épandage du fumier puisqu’il est déjà au champ le printemps venu.
•Prévention de pertes d’éléments nutritifs dans les cours d’eau lorsque les vaches logent dans les champs en hiver, car les enclos en Alberta sont souvent à proximité d’un  cours d’eau.
•Moins de pertes d’éléments nutritifs comparativement aux enclos. « Vous ne conservez que 1 à 3 % de l’azote si vous prenez le fumier de l’enclos et que vous l’épandez au  champ au printemps, explique Grant Lastiwka. Mais vous en gardez 30 à 40 % avec le bale grazing. Ce qui apporte un grand rendement au champ par la suite. »
•Pas besoin de démarrer chaque jour d’hiver la machinerie pour nourrir les animaux. « On n’utilise pas du tout d’équipement », résume Grant Lastiwka.

Inconvénients :
•Les animaux ont besoin de brise-vent.
•Il y a plus de pertes d’aliments, environ 5 à 15 % de plus que l’alimentation conventionnelle.
• La technique nécessite de la planification parce que les balles sont placées avant l’hiver et qu’il faut satisfaire les besoins des animaux.
•Il faut s’assurer de ne pas placer les balles dans des zones marécageuses du champ ou près d’une source d’eau.
•Il faut s’assurer que les animaux aient de l’eau ou de la neige de qualité à consommer en hiver.
•La clôture électrique doit être déplacée tous les trois, quatre jours ou plus.
•La fourrure des animaux est plus épaisse en hiver, ce qui isole l’animal et le rend moins sensible aux décharges électriques de la clôture. « À l’automne, habituez vos  animaux à la présence de clôtures électriques », recommande Grant Lastiwka.
•La neige est un isolant et elle réduit l’intensité des décharges lors du contact des animaux avec la clôture électrique.

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. Dans le bale grazing, les balles sont déposées au champ, avant l’hiver, en rangées bien  droites. Une rangée est octroyée à la fois.
2. L’éleveur Neil Dennis, de la Saskatchewan, suggère de planter les piquets de clôture directement dans les balles rondes.
3. Le printemps venu, le fumier est déjà au champ.

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