Survivre au huart

Le calcul est simple : si le dollar canadien s’apprécie de dix sous, que la marge à l’exportation est de 10 % et que le prix n’augmente pas, il n’y a plus de profits!
Quand on est producteur horticole, pas besoin d’être économiste pour comprendre le dur impact de la vigueur du dollar canadien. Même ceux qui n’exportent pas en subissent les conséquences. Il n’y a que deux options : innover ou abandonner la production.
Entre 2001 et 2011, le dollar canadien s’est apprécié de plus de 60 %. En avril dernier, il atteignait 1,04 $ US, de quoi laisser tomber l’idée que les deux monnaies évoluent maintenant à parité.

Un dollar canadien fort a un impact direct sur les exportations. En se basant sur les chiffres de 2006 à 2009 du plus récent Profil sectoriel de l’industrie bioalimentaire au Québec, on note une nette régression des exportations québécoises de légumes frais. Carottes, choux, oignons et échalotes ont subi d’importants reculs. Seule la laitue est en hausse. Du côté des légumes transformés, par contre, la tendance est à la hausse.
À la vigueur du huard, il faut ajouter l’impact de la récession, qui a frappé plus fort aux États-Unis que chez nous. Une partie de la baisse des exportations peut aussi être attribuée à des changements d’habitudes chez les consommateurs, qui sont moins nombreux à se procurer des choux entiers et des carottes de gros calibre.

Effet domino

Moins d’exportations signifient plus de produits à écouler sur le marché local. En situation de surabondance, les prix chutent. Les producteurs qui exportent moins n’ont pas nécessairement réduit leurs volumes de production, ce qui a pour effet d’inonder le marché local, explique André Plante, directeur général de l’Association des jardiniers maraîchers du Québec (AJMQ).
« Dans un contexte idéal, pour que l’offre et la demande soient équilibrées, il faudrait exporter 50 % de notre production maraîchère », dit André Plante. Si dans le passé, jusqu’à 40 % de notre production était exportée, ce chiffre se situe aujourd’hui autour de 25 %.
Quand le dollar américain se déprécie vis-à-vis le huard, tous les producteurs du Québec doivent ajuster leur prix, même quand le produit de leurs compétiteurs américains ne se retrouve pas sur nos tablettes d’épicerie. La simple disponibilité d’un produit équivalent, mais à moindre coût, exerce une pression à la baisse sur le prix payé à nos producteurs.
La situation est-elle aussi catastrophique que les chiffres le laissent croire? « C’est préoccupant », dit le producteur de laitue Jean-Bernard Van Winden des Fermes Hotte et Van Winden, à Napierville. « Quand le taux de change se détériore, mon acheteur aux États-Unis s’en fout. Il vend sur son marché local. De mon côté, je ne peux pas utiliser le taux de change comme argument de négociation pour obtenir un meilleur prix. »
Certains facteurs viennent atténuer les variations du taux de change. Le moindre d’entre ces facteurs est l’augmentation graduelle des prix payés aux producteurs, en lien avec la hausse généralisée des prix des aliments dans le monde.
Quand le dollar américain perd de la valeur, certains intrants coûtent moins cher, comme les semences en provenance des États-Unis. « Pour le pétrole et tout ce qui lui est relié, comme les fertilisants, il y a une amélioration relative pour les producteurs québécois, puisque ces produits sont négociés en dollars américains (donc achetés avec un dollar canadien fort) », note l’agroéconomiste Daniel-Mercier Gouin de l’Université Laval.
Certains diront qu’il faut profiter du dollar américain faible pour acheter de l’équipement. En horticulture, par contre, les équipements de pointe viennent plutôt d’Europe que des États-Unis. « Nos producteurs horticoles sont-ils sous-équipés ou sont-ils plutôt à la fine pointe?? se demande Daniel-Mercier Gouin. En général, la sous-mécanisation n’est pas un problème sur nos fermes horticoles. »
Le secteur horticole demeure fortement dépendant de la main-d’œuvre, qui se paie en dollars canadiens. Elle peut facilement représenter 50 % des coûts d’une entreprise horticole, les salaires ne fluctuant qu’à la hausse. La plus grande atténuation des effets du dollar canadien fort vient de l’augmentation des coûts de transport. Avec le prix très élevé du carburant, il en coûte maintenant entre 6000 et 8000 $ pour livrer un chargement de légumes de la Californie à Montréal ou à Boston.
Les producteurs d’ici doivent aussi composer avec des frais de transport plus élevés. Mais avec les courtes distances à parcourir pour alimenter le marché local, l’avantage sur la concurrence étrangère persiste. Sur le marché des États-Unis, l’avantage compétitif pour alimenter la côte est s’est accru (il en coûte environ 2000 $ pour livrer de Montréal à Boston). « Sans l’augmentation des coûts de transport, ce serait catastrophique, dit André Plante. C’est ce qui nous sauve. »

Optimiser les rendements

Face à tous ces facteurs hors de leur contrôle, les producteurs sont-ils impuissants?? « Il faut diminuer nos coûts, optimiser nos rendements, puis adopter de nouvelles technologies et méthodes de production », affirme Jean-Bernard Van Winden, dont l’entreprise est engagée dans des projets de recherche et de développement.
Les Fermes Hotte et Van Winden cherchent constamment des moyens de mécaniser davantage l’emballage et le travail au champ. Il faut aussi minimiser les pertes au champ, dit Jean-Bernard Van Winden. « S’il y a un espace pour quatre laitues, on doit en récolter quatre. »
L’industrie a une grande capacité de résilience, croit l’économiste Claude Laniel, secrétaire-coordonnateur du Conseil québécois de l’horticulture. « La principale adaptation (à la détérioration du taux de change) s’est faite il y a quelques années. Les producteurs en ont profité pour améliorer leur efficacité avec des techniques de pointe comme les micro-mottes et autres types de transplants. »
Si le portrait des exportations n’est pas aussi catastrophique, c’est que l’industrie s’est transformée, soutient Claude Laniel. Le Québec exporte moins de choux et d’oignons, mais plus de laitue, dont les laitues miniatures lavées et emballées. Les exportations de petits fruits  – notamment la canneberge – sont à la hausse.
« Il y a une très grande compétence dans nos entreprises de transformation, affirme Claude Laniel. Avec des joueurs comme Bonduelle et Lassonde, le Québec est un leader au niveau canadien. » À preuve, les légumes transformés ont traversé la récession en augmentant leurs volumes d’exportation.
Plusieurs grands producteurs horticoles du Québec ont adopté des stratégies de croissance qui consistent à produire aussi aux États-Unis ou à y conclure des ententes avec des partenaires. Quand la production est répartie entre deux pays et qu’elle sert à alimenter les deux marchés, l’effet du taux de change est atténué. Cependant, il s’agit là avant tout d’un moyen de produire à l’année pour garder sa place dans les grandes chaînes.
« L’industrie s’est prise en main et s’est développée dans un contexte très différent des autres productions agricoles, souligne Claude Laniel. Ç’a été fait avec à peu près pas d’aide gouvernementale, dans un marché compétitif et ouvert. »
Pour palier les pertes de revenus attribuables aux aléas du taux de change, il y aurait lieu d’implanter au Québec un mécanisme de sécurité du revenu pour aider les producteurs horticoles, croit Jean-Bernard Van Winden. « On fait des efforts pour demeurer compétitifs, on fait de la recherche et développement, on améliore nos coûts de production et on augmente la qualité de nos produits, mais il n’y a aucun effort du gouvernement pour nous soutenir. »
Pour stimuler les exportations, l’AJMQ et ses membres se rendent dans plusieurs foires commerciales aux États-Unis, en plus d’inviter des acheteurs au Québec. Nos produits horticoles ont bonne réputation, affirme Claude Laniel. Ils n’ont jamais encore été frappés d’un grave problème de salubrité, notre climat est frais et l’abondance d’eau donnent de beaux produits, livrables en 24 heures sur la côte est des États-Unis.

*Article rédigé par André Dumont.

*À noter que cet article n’est pas complet. La version intégrale est publiée dans Le Bulletin des agriculteurs, édition juin 2011.

à propos de l'auteur

Journaliste et rédactrice en chef adjointe

Marie-Claude Poulin

Marie-Claude Poulin est journaliste et rédactrice en chef adjointe au Bulletin des agriculteurs.

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