Biotech : la grande révolution incomprise en France

France, 1 août 2001 – Le XXIe siècle sera biotech. La France ne le réalise pas pleinement. Pourtant, nous sommes largement entrés dans cette troisième révolution industrielle. La révolution de l’information et de la communication, sa première phase, a engendré la net-économie, qui nous est familière. L’ordinateur, le fax, le téléphone portable ont bouleversé notre vie quotidienne avec une rapidité stupéfiante. Même si nous l’avons acceptée avec ce retard qui nous caractérise, nous n’en voyons que les avantages. Plus étonnante encore, sa deuxième phase, la révolution des biotechnologies, applications du génie génétique, est en passe de faire exploser ce que j’appellerai la « génoéconomie ». Curieusement, cette révolution a des ratés à son décollage, et cela en son point d’ancrage : l’agriculture et l’alimentation. Tout aussi intrépide, rapide et ubiquitaire que la première, elle est acceptée d’emblée pour ses médicaments recombinants, mais rejetée viscéralement pour ses aliments. Pourquoi, dans ce domaine, la France fait-elle bande à part dans le concert des nations qui l’ont acceptée ? Par ignorance ? Pas vraiment. Par intolérance, voire fanatisme à l’encontre de ces technologies et des transnationales détentrices des marchés ? Certainement. Comme pour se protéger face à l’inconnu, la France se réfugie dans le mythe du paradis perdu en se lovant dans une drôle d’économie, celle qui n’a jamais existé : l’économie du « naturel ». Un mythe sécuritaire pour ignorants, intolérants, forme nouvelle du retour au primitif, le bon sauvage dans le jardin des délices. Son slogan passe bien en période de crises alimentaires : « Oui au bio, non au biotech », une formule qui a fait croire aux Français que la nature naturellement bonne existe, sans engrais ni pesticides chimiques, et surtout sans ingénierie génétique. Une nature indemne de microbes, virus, insectes ravageurs et stress climatique qu’il faudrait retrouver pour notre prospérité et notre félicité : quel monde irréel ! Juste bon pour les rêveurs de promenade solitaire ou pour les utopistes prônant un monde convivial meilleur, indemne de toute autorité contraignante. Point n’est besoin d’épiloguer sur l’influence prégnante aujourd’hui de groupuscules anti scientifiques, anticapitalistes, antimondialistes qui se retrouvent, grâce au Web, pour monter des actions commandos de boycottage de nos recherches en utilisant la violence à l’encontre de la nouvelle science, dont ils saccagent des dizaines d’années de recherche. L’opinion désemparée regarde sans comprendre ces actes délictueux présentés comme une nécessité, une violence légitime.

Mais cette opinion désinformée n’est-elle pas aujourd’hui la nouvelle classe dirigeante, le premier ordre de la pyramide, appelée « société civile », corps de la démocratie « participative » ? Ses pulsions et répulsions envers ce nouveau monde biotech incompris ne font-elles pas les décisions ? Depuis des années, les volte-face de la politique à l’égard des biotechnologies ne sont que le reflet des incompréhensions de l’opinion et de ce système bloqué qui empêche cette révolution de sortir de son cocon. Comment le briser pour qu’elle s’envole et se développe ?

A l’heure où la Chine, l’Inde, le Japon, la Grande-Bretagne, la Suisse, l’Australie et même Cuba et le Kenya ont emboîté le pas à l’Amérique biotech, pionnière et propriétaire de cette révolution et de son or, la France se doit de réagir. Une révolution a besoin d’explications pour son action, et de prendre appui sur la compréhension de l’opinion. Mais alors où sont nos Encyclopédistes, ces savants-philosophes, ingénieux vulgarisateurs qui autrefois, par des articles concis et des planches de dessins méticuleux, expliquaient à la France les nouvelles machines, les nouveaux métiers ? Avec tolérance et raison, Voltaire, dans les « Lettres anglaises », montrait d’où venaient la richesse anglaise et la prospérité apportée à tous. Diderot, d’Alembert s’ingéniaient à diffuser la science nouvelle. Montesquieu recherchait le point d’équilibre entre les différents nouveaux pouvoirs à séparer.

Le génie génétique et ses biotechnologies seraient-ils si compliqués à expliquer, plus que la machine à vapeur ou l’électricité ? Evariste Fragonard a peint l’émerveillement de Bonaparte et de son état-major devant la pile électrique présentée par Volta. A quand le flash télévisé montrant Chirac et Jospin penchés sur un canon à gènes ? Pourquoi le débat s’est-il déplacé vers l’Assemblée nationale, avec, il est vrai, les heureuses initiatives du député Le Deault, ou, plus étonnant encore, vers un tribunal de grande instance ? A Montpellier, le 8 février dernier, le procès de José Bové, accusé de destruction de plants de riz transgéniques au Cirad, a donné curieusement lieu à un procès des OGM, de la science. De très haute tenue certes, avec les meilleurs témoins, mais n’est-ce pas un retour au Moyen Age que de débattre de l’intérêt de la recherche biotech devant des juges ?

Assurément, la France politique fait fausse route en se désintéressant de cette révolution « biotech », qui fera naître l’économie dominante de ce siècle. Elle n’a pas compris que désormais la richesse des nations, l’or biotech, provenait de l’agriculture et de l’élevage génétiquement modifiés. Du grain de blé, de colza, de maïs, du porc, de la chèvre, de la vache, des oeufs transgéniques jailliront les nouveaux médicaments dont on a tant besoin, des aliments améliorés, des vêtements plus performants, des carburants moins polluants, des dépolluants plus efficaces, avec des avantages technologiques que l’on a peine à imaginer.

La découverte de l’unicité du vivant, de la même machinerie moléculaire de tous les êtres vivants permet aujourd’hui de transférer tel gène utile d’une espèce à une autre pour l’améliorer et l’adapter à nos besoins. Ces découvertes étourdissantes, qu’il faudra bien sûr maîtriser, sont plus difficiles à accepter par la France, qui a un lien charnel avec sa terre et avec les produits de son terroir. Son erreur est de continuer à regarder son agriculture comme un secteur archaïque en agonie que l’on accompagne avec des aides compatissantes et non réparatrices, encore moins stimulantes pour la régénérer. Alors qu’il faudrait, au plus vite, la faire basculer dans la haute technologie par une politique ambitieuse revigorante qui sauvegarderait son identité et créerait de nouveaux produits, de nouveaux métiers, de nouveaux marchés. La connexion vers le high-tech ne se fait pas par un blocage des mentalités attisé par des obscurantistes et par la frilosité politique.

Pendant ce temps, l’Amérique dope ses champs de cultures céréalières et oléagineuses transgéniques à moult avantages agronomiques et écologiques, expérimente des veaux auto-immunisés contre les principales maladies, qu’elle va cloner pour produire une viande plus saine et moins chère. La Suisse cultive du soja transgénique à gènes des variétés des îles Kouriles, adaptées à son climat froid, pour remplacer les farines contaminées. L’Inde et la Chine produisent du riz survitaminé captant moins d’eau, des tomates et des courgettes également améliorées, et élèvent même des vers à soie pour produire des hormones de croissance… Cuba développe à grande vitesse des poissons transgéniques pour nourrir à moindre coût sa population, et le Kenya cultive des haricots verts et des bananes parés d’avantages insoupçonnés…

C’est une guerre mondiale de l’imagination, des cerveaux, qui a commencé pour des brevets sur le vivant modifié génétiquement. Une guerre sans tambour ni trompette : le high-tech, c’est le secret. Messieurs les politiques, réveillez-vous ! Cherchez un Montesquieu pour trouver le meilleur équilibre entre le pouvoir politique, celui des transnationales et le social. Trouvez un Voltaire qui avec trait et tolérance explique ce nouveau monde biotech qui naît. Dénichez un Tocqueville pour comprendre la biocratie américaine avant de nous tourner vers la Chine biotech, bientôt membre de l’OMC, et qui va compter. Faites vite, nos cerveaux et nos entreprises dépités se délocalisent vers d’autres lieux plus tolérants.

Source : Les Échos

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