Il est minuit moins cinq pour les terres agricoles

Le documentaire « Québec, terre d’asphalte » illustre l’urgence de sauvegarder la vocation agricole des terres les plus fertiles de la province.

Le documentaire illustre le grignotement des terres malgré des lois pour les protéger.

« On dit que le territoire agricole est protégé, on dit que c’est un bien public, mais les terres agricoles sont des morts en sursis », déclare Nicolas Mesly. C'est au journaliste bien connu dans le secteur agricole qu'on doit l'idée originale d'un documentaire intitulé « Québec, terre d’asphalte », réalisé par Hélène Choquette et bientôt diffusé à la télévision.

Le documentaire se penche sur la spéculation des terres agricoles, surtout en milieu périurbain, et la disparition graduelle de leur exploitation à des fins agricoles en faveur de construction résidentielle ou industrielle. Pourtant, seulement 5% de la superficie de la province se prête à la culture et de ce pourcentage, 2% se trouve dans la région de Montréal. Le quart des terres cultivables sont également considérées comme fertiles.

Confrontée à une hausse fulgurante du prix des terres et un vieillissement des agriculteurs, la relève se voit dans l’impossibilité d’acquérir les terres voisines à leur entreprise. Dans certains cas, le seul scénario possible est celui de devenir des locataires à vie ou pire, voir les terres disparaître dans un horizon plus ou moins lointain pour devenir un développement routier ou urbain.

Le cas de Louis Forget, dont la famille cultive la terre à Laval depuis le 18e siècle, est frappant : pour acquérir la terre qu’il loue, il estime qu’il lui en coûterait plus d’un million de dollar. Le prêt nécessaire pour rembourser l’achat s’étalerait sur 123 ans a-t-il calculé et ce, sans intérêts. Pourtant, la terre ne rapporte qu’au maximum 20 000$ par année.

Il existe pourtant des solutions, plaide Nicolas Mesly. Un tiers de l’île de Montréal demeure libre à la construction résidentielle ou industrielle, ce qui permettrait de limiter l’étalement urbain que l’on connait. On pourrait aussi imiter la ville de Toronto qui a créé une ceinture verte afin d’interdire la construction dans ces zones. La Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) limite depuis dix ans la cessation de terres à d’autres fins qu’agricoles, mais la pression est immense, indique M. Mesly qui ajoute que la CMM doit sans cesse négocier avec les 82 maires la composant et qui tous veulent se concurrencer entre eux pour attirer population, commerces et industries, quitte à empiéter sur les terres agricoles.

La Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) qui devrait assurer justement la protection constate que ses pouvoirs sont limités face à la spéculation des terres qui deviennent un actif dans un portefeuille financier. Plusieurs villes n’ont pas non plus les moyens d’acquérir les terres pour les protéger en raison de leur coût.

Avec le vieillissement des agriculteurs qui approchent de plus en plus de l’âge de la retraite, Nicolas Mesly craint que davantage d’entre eux soient tentés de céder aux pressions de vente à des spéculateurs fonciers, surtout quand la relève est absente. Ce choix est compréhensible dit le journaliste qui compare cette transaction à gagner à la loterie, en devenant du jour au lendemain millionnaire.

Pour M. Mesly, les terres agricoles devraient demeurer la propriété des agriculteurs pour trois raisons. La première est parce que cela permet de garder la vocation nourricière des terres. En tant que propriétaire, il estime aussi que les producteurs sont les plus à même de prendre soin de leurs terres et pour finir, les terres constituent un levier financier important pour le développement des entreprises agricoles.

Nicolas Mesly souhaite que son documentaire suscite un débat de société et que des ponts se forment entre urbains et agriculteurs sur l’importance de préserver les terres agricoles, surtout en ces temps où l’autonomie agricole est au centre des discussions. Le dossier est trop important pour le laisser sur les seules épaules des agriculteurs, selon lui. « C’est un enjeu de société. Le modèle économique est au bout du rouleau, il est dépassé. »

Il faut une volonté politique pour réformer le système en place depuis 1979 avec la création de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles et de la CPTAQ qui a célébré ses 40 ans en 2019. Il faut surtout que les citoyens s’emparent de la question et interviennent auprès de leurs dirigeants. Le journaliste espère d’ailleurs que les élections municipales qui auront lieu bientôt permettront de débattre de la question.

Le documentaire sera diffusé samedi le 16 octobre à 22h30 à Radio-Canada dans le cadre de l'émission Doc Humanité.

à propos de l'auteur

Journaliste

Céline Normandin

Céline Normandin est journaliste spécialisée en agriculture et économie. Elle collabore également au Bulletin des agriculteurs.

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