La part des choses

J’étais sur le point de fermer mon écran d’ordinateur en ce mercredi soir. Mais, je voulais quand même jeter un dernier petit coup d’œil à la bourse, question de savoir à quoi m’attendre un peu demain matin. Grave erreur…

Au cours de la soirée, M. Trump a annoncé qu’il suspendait le voyage des Européens aux États-Unis pour 30 jours, nouvelle mesure pour tenter d’éviter la propagation du coronavirus en sol américain. Pas besoin de vous le dire, la réaction des marchés financiers ne se sera malheureusement pas fait attendre.

Pour une 2e fois cette semaine, et une 3e fois en trois semaines, tout s’effondre de plus belle. Dow Jones en baisse de près de 5% à 22 450 points et le S&P 500 -4% à 2 629 points. L’économie mondiale se fige, et après la nouvelle guerre ouverte du pétrole entre l’Arabie Saoudite et la Russie, cette mesure de M. Trump aura aussi fait plonger de nouveau le prix du pétrole, le WTI (Western Texas Intermediate) en baisse de près de 5% à pratiquement 31 $US/baril. Il faut remonter « brièvement » à 2016 pour observer un prix aussi faible pour le pétrole, ensuite au début des années 2000.

Les marchés boursiers des grains n’échappent pas non plus à ce 3e vent de panique. Ce soir, le soya à Chicago plonge de nouveau d’une douzaine de cents autour de 8,60-8,70 $US/bo. selon les échéances, s’approchant maintenant de plus en plus de ses creux de la fin de l’été dernier à 8,51 puis 8,4150 $US/bo.. Le marché du maïs à Chicago continue de se montrer plus résilient, n’affichant qu’un recul de 3-4 cents autour de 3,70 $US/bo..

Les craintes du coronavirus sont certainement légitimes, et la chute du marché du pétrole également considérant la guerre maintenant ouverte entre l’Arabie Saoudite et la Russie.

Pour les marchés des grains, ces deux imprévus majeurs qui ont fait surface en l’espace de seulement quelques semaines auront certainement des répercussions, d’une manière ou d’une autre. On peut penser entre autres à toutes les difficultés logistiques de manutention des grains qu’occasionnent les différentes mesures mises en place pour parvenir à freiner la propagation du coronavirus. Dans le cas du pétrole, pas besoin de vous dire non plus que sa chute incroyable aura certainement une incidence importante sur l’industrie de l’éthanol et par ricochet, la demande de maïs. On parle qu’il a quand même maintenant perdu plus de la moitié de sa valeur depuis le début de l’année. C’est quelque chose!

Mais concrètement, sur le terrain, la situation m’apparaît bien différente.

Si on jette un coup d’œil aux bases d’exportations de maïs et soya aux États-Unis (Golf Louisiane), elles ne reflètent en rien un vent de panique comparable à ce qu’on peut voir à la bourse. La base du maïs poursuit en fait son cours à la hausse comme à chaque début d’année, gravitant autour d’une cinquantaine de cents, un niveau tout à fait comparable aux deux dernières années. Mieux, pour le soya, cette base gravite aussi autour d’une cinquantaine de cents depuis un bon moment, alors que l’an dernier avec la guerre commerciale États-Unis et Chine, elle aura eu toutes les misères du monde à franchir ce niveau avant le mois de juin.

Bien entendu, ceci reste une évaluation assez sommaire de la situation et de la réaction des acheteurs de grains du côté américain. Mais elle illustre assez bien qu’il existe un monde de différence parfois entre le comportement très réactif des marchés boursiers, et ce qui se passe vraiment dans le commerce local des grains.

Au Québec, c’est tout aussi vrai. Un producteur qui s’informe présentement des prix n’obtiendra certainement pas des offres incroyables. Par contre, en les décortiquant, et en jetant un coup d’œil aux bases offertes, elles sont tout simplement exceptionnelles.

C’est spécialement le cas dans le soya où nous avons observé des bases qui dépassent à répétition nettement les 3,00 $CAN/bo.. Pour ceux qui sont moins familiers avec la base, elle représente essentiellement l’écart entre le marché boursier et le prix local du grain. Ainsi, si cette base grimpe alors que la bourse chute, les acheteurs signalent en quelque sorte qu’ils sont prêts à compenser au moins une partie du recul qu’occasionne la bourse sur le prix final. Cette action n’est certainement pas celle d’un acheteur qui n’a pas besoin de grains.

Cette année, certains diront que la récolte a été mauvaise au Québec, et qu’il est tout à fait dans l’ordre des choses que les acheteurs cherchent à offrir plus pour assurer leur approvisionnement; à augmenter plus qu’à l’habitude leurs bases. Vrai. Mais on doit garder en tête que le phénomène peut être observé ailleurs, dans d’autres régions au Canada et aux États-Unis où les stocks sont certainement plus confortables.

Il faut donc faire la part des choses. S’il est vrai qu’on ne doit pas et qu’on ne peut pas prendre à la légère le coronavirus et maintenant cette nouvelle guerre dans le marché du pétrole, il existe bien parfois un monde de différence ce qui se passe dans les marchés boursiers, et ce qui se passe vraiment sur le terrain. Et dans ce cas-ci, considérant la réaction des marchés locaux, on peut croire qu’une fois le vent de panique du coronavirus derrière nous, les marchés boursiers pourraient se surprendre de cette folie d’avoir fait plonger les prix des grains aussi fortement.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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