La décision du retrait de la viande bovine du menu des comptoirs alimentaires de la Polytechnique de Montréal a causé une commotion chez les producteurs de bovins du Québec.
L’Association des services alimentaires a justifié sa décision par sa volonté de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de son service alimentaire de 50%, simplement en éliminant le bœuf.
Selon Rodolpho Martin Do Prado, professeur en production bovine et qualité de la viande à l’Université Laval, il faut faire attention quand on utilise des chiffres pour parler d’émissions de gaz à effet de serre.
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Efforts de réduction
Rodolpho Martin Do Prado mentionne d’entrée de jeu les efforts importants faits depuis plusieurs années par les industries bovines canadienne pour réduire ses émissions de GES.
Il souligne notamment l’objectif de l’industrie canadienne du bœuf d’atteindre, d’ici 2030, une réduction de 33% des émissions de GES depuis 2014. Un rapport de la Table ronde canadienne sur le bœuf durable (CRSB) publié en 2024 démontre qu’entre 2014 et 2021, l’industrie canadienne avait déjà réduit ses émissions de 15%.
Sur son site web, l’Association canadienne des bovins ajoute que l’efficacité et l’empreinte environnementale de la production de bœuf au Canada se sont considérablement améliorées au cours des 30 dernières années.
L’industrie bovine canadienne a réduit l’utilisation de l’eau de 17% et a produit 15% moins de GES en 2011 comparativement à 1981. De plus, le cheptel reproducteur a diminué de 29%, le nombre de bovins a diminué de 27% tout en utilisant 24% moins de terre. Le Québec participe aussi à cet effort.
Rodolpho Martin Do Prado souligne aussi que chaque pays et même chaque ferme a sa propre empreinte environnementale. Ce professeur travaille sur un projet de recherche de mesure des GES de producteurs bovins du Québec sur trois ans. Certains producteurs du Québec font un grand effort de réduction de GES, alors que d’autres moins.
« Donc c’est très nuancé et complexe d’avoir un chiffre précis, dit-il. Mais ce que je peux vous dire c’est que l’industrie et les producteurs vont déployer des efforts pour la réduction des gaz à effet de serre. »
De plus, dans sa décision, Polytechnique de Montréal n’a pas pris en compte le transport de la viande importée comparativement à la viande locale.
Valorisation de coproduits
Rodolpho Martin Do Prado souligne l’importance de la production bovine pour la valorisation de l’utilisation des coproduits. C’est le cas notamment de la drèche de distillerie. Les déchets des uns deviennent des aliments pour bouvillons.
« Environ 30 à 40% d’une diète d’un animal en engraissement sera des coproduits issus de l’industrie agroalimentaire du Québec. Nous, comme humains, on ne consomme pas ça », explique-t-il.
Le chercheur va débuter l’automne prochain un projet de recherche dans lequel il va utiliser des résidus de l’industrie du bleuet pour nourrir des bouvillons.
Bienfaits écosystémiques
Les bovins apportent aussi des bénéfices au niveau des sols, de la biodiversité, de l’impact environnemental et de la capacité de nourrir les humains.
Rodolpho Martin Do Prado cite l’exemple des prairies naturelles de l’Ouest canadien. Ces prairies existent depuis des milliers d’années grâce à la présence ancestrale de bisons et maintenant des bovins qui mangent cette herbe.
« Si on enlève les bovins, les prairies disparaissent parce qu’il faut avoir l’animal ruminant », dit-il
De plus, les bovins permettent de faire de l’agriculture sur des terres marginales qui ne peuvent pas être travaillées mécaniquement. Ils permettent ainsi de nourrir la population.
« Le fourrage, les bovins sont des machines pour le récolter, des machines vivantes. Donc on va avoir des producteurs qui vont s’occuper des bovins dans des régions plus éloignées », explique le professeur.
Et ainsi, il y aura une occupation du territoire et un impact sur la beauté des paysages, donc le tourisme.
Les pâturages ont aussi un impact important sur la biodiversité et la vie sauvage. Il cite une étude manitobaine qui a démontré que 55% des animaux sauvages utilisent les pâturages et les prairies pour s’alimenter et que 74% les utilisent pour se reproduire.
Autre élément important, c’est concernant la perception des gens en lien avec les cultures. Il raconte que les gens associent souvent production bovine à grands parcs d’engraissement, quoique, au Québec, la production est différente que dans l’Ouest.
« À peu près 85%, c’est du pâturage et des prairies, 8% du foin et 8% des cultures », dit-il en citant les résultats d’une étude canadienne.
Impacts sur les changements climatiques
Les sols servant à l’alimentation des bovins sont des sols couverts avec des cultures pérennes. L’étude de 2024 de la Table ronde canadienne sur le bœuf durable citée plus haut mentionnait aussi que les terres utilisées pour l’élevage bovin canadien contiennent 1,9 milliard de tonnes de carbone organique dans le sol, soit près de 70% du carbone total des sols agricoles canadiens. Cela équivaut à plus de deux milliards de voitures.
Rodolpho Martin Do Prado explique que dans un de ses projets de recherche, il évalue la quantité de racines produites par les plantes. Le but est de favoriser leur croissance, car ces racines permettent de séquestrer du carbone.
De saines pratiques de régie des pâturages ont un impact sur la production d’herbe, mais aussi sur la quantité de racines présentes dans le sol, donc la séquestration de carbone.
De plus, Rodolpho Martin Do Prado explique que les cultures pérennes sont bénéfiques parce qu’elles évitent de laisser le sol à nu.
« Et de cette façon [avec les plantes pérennes], on va affecter aussi d’une façon positive la production des gaz à effet de serre », dit-il.
Bienfaits de la viande bovine
Dans la décision de Polytechnique de retirer la viande de bœuf, Rodolpho Martin Do Prado est préoccupé par le fait que ce soit une source de protéine de grande qualité.
Le bœuf renferme des sources importantes de fer, de zinc, de sélénium, de vitamine B12 et de plusieurs acides aminés essentiels. Ce sont les acides aminés qui ne peuvent pas être fabriqués par notre corps. Une portion de 100 grammes de bœuf cuit renferme 3,5 mg de fer, ce qui représente 19% de l’apport quotidien.
« Dans la population canadienne, on a des déficits nutritionnels, surtout en vitamine B12 et en zinc, mais aussi en fer, surtout chez femmes âgées entre 19 et 50 ans. C’est l’âge des gens qui fréquentent l’université », dit-il.
Production doublée, émissions réduites
En terminant, Rodolpho Martin Do Prado explique que le nombre de bovins n’a à peu près pas changé au Canada depuis les six dernières décennies. Pendant ce temps, la production de viande a doublé (+ 110%) avec le même nombre d’animaux. Cela est dû à des améliorations au niveau de la génétique, de la nutrition, de la santé des animaux et d’autres changements du genre.
Chaque bovin d’aujourd’hui produit plus de gaz à effet de serre parce qu’il produit plus de viande. Toutefois, la production par kilogramme de viande est moindre. De 2014, l’industrie bovine canadienne a réduit ses GES de 15%.
Dans le monde, au cours des 30 dernières années, la production alimentaire complète a généré 17% plus de GES, alors que celle de la population a augmenté de 33%. Pendant ce temps, les émissions industrielles ont augmenté de 211%.
« La production agricole est une production polluante, mais je pense qu’il faut se pencher aussi sur d’autres choses. Nous sommes en train de faire des efforts. Ce n’est pas seulement au niveau du Québec, c’est au niveau canadien aussi », dit le professeur.
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