Le gardien du « ailleurs »

Les plantes indigènes en place se crêpent le chignon d’orgueil et me font sentir qu’elles sont bien là

Dès qu’un agriculteur sort de la maison, il se retrouve sur ses terres, sur son  terrain et dans son propre environnement. Et voilà que je rajoute une phrase qui s’applique tellement bien à ma profession. En fait, dès que je sors dehors, je me retrouve ailleurs! Ailleurs en pleine campagne au beau milieu d’une biodiversité déjà en place et qui ne veut surtout pas laisser SA place.

Et moi, j’essaie de cultiver des plantes ailleurs, des plantes que je choisis, que je favorise. Normal que les plantes indigènes en place se crêpent le chignon d’orgueil et me fassent sentir qu’elles sont bien là. En fait, dès que je mets le pied dehors je dérange le « ailleurs », je suis un intrus dans ce vaste monde de biodiversité. Je me retrouve avec le grand défi de réussir à obtenir des récoltes tout en respectant le « ailleurs ».

Les abeilles se portent très bien autour de nos champs cultivés. Suffit qu’elles aient de la nourriture.
photo: Paul Caplette

Cultiver pour gagner ma vie, nourrir les gens et pourquoi ne pas nourrir et entretenir le « ailleurs »? Au final, je deviens le gardien du « ailleurs ».  Si je ne le fais pas, qui le fera? Pourquoi pas m’en faire un allier? M’en occuper, le défendre et même le bonifier pour qu’un jour il me le retourne au centuple. C’est le travail de toute une vie d’agriculteur pour y parvenir et trouver des façons de laisser notre trace pour transférer la responsabilité immense de s’occuper du « ailleurs ». Cette année, le « ailleurs » me signale fortement que je suis l’intrus. Les plantes en place ramassent toutes les microparticules d’eau qu’elles peuvent bien garder au détriment des cultures que j’essaie de faire pousser. Ok, j’ai compris: je ne suis pas chez nous, je suis ailleurs.

L’année 2020 s’annonce mal. Je prends la leçon et je planifie déjà comment je vais corriger le tir. Je prends donc quelques jours pour aller ailleurs en campagne, en montagne et observer le « ailleurs », m’aérer l’esprit, me ressourcer. Un court répit et on passera du mode semis au mode récolte semis dès mon retour. Toute une job, à la limite un don de soi pour réussir dans l’art de notre profession. On sera loin des records financiers, mais au final j’aurai en compensation la fierté d’avoir réussi ma saison malgré tout. D’avoir réussi à nourrir sainement les gens près de chez nous tout en ayant nourri toute la biodiversité autour de moi. On sera tous gagnants.  Bon, je me sauve terminer ma journée au champ et je me sauve ailleurs :-)
Profession agriculteur.

 

 

à propos de l'auteur

Agriculteur et collaborateur

Paul Caplette

Paul Caplette est passionné d’agriculture. Sur la ferme qu’il gère avec son frère en Montérégie-Est, il se plaît à se mettre au défi et à expérimenter de nouvelles techniques. C’est avec enthousiasme qu’il partage ses résultats sur son blogue Profession agriculteur.

Articles récents de Paul Caplette

Commentaires