L’agriculture intensive exige « l’importation d’une main-d’oeuvre flexible » en France

Montpellier (France), 24 juillet 2002 – Jean-Pierre Berlan, chercheur à l’Institut national de recherche agronomique (INRA), a analysé la « californisation » de l’agriculture française. L’Europe importe désormais une main-d’oeuvre étrangère flexible pour ramasser ses fruits et légumes dans de vastes exploitations spécialisées.

Q: Comment en est-on arrivé à ce que la production de fruits et légumes en Europe dépende fortement d’une main-d’oeuvre immigrée ?

R: « Il faut partir du “modèle” californien. Là, chaque région est spécialisée, l’une dans les cerises, l’autre dans les prunes, une troisième dans l’artichaut. Chacune exige de grandes quantités de main-d’oeuvre pendant de brèves périodes de temps, presque toujours au moment de la récolte. Le milieu local ne peut fournir les bras. Il faut recourir à une main-d’oeuvre migratoire aujourd’hui mexicaine après avoir été chinoise, japonaise, philippine, américaine au cours des années 1930.

En Provence, on a eu une évolution du même type. La production de primeurs s’est faite grâce à une immigration interne (Alpes, Massif Central), puis italienne, espagnole, portugaise et, depuis une vingtaine d’années, essentiellement marocaine. Les exploitations se sont spécialisées et agrandies. Les besoins de saisonniers ont augmenté. On a été les recruter au Maroc, ce qui a permis d’accroître encore la taille et la spécialisation. Ce qui a exigé encore plus de saisonniers et ainsi de suite. A côté des saisonniers légaux qui correspondent aux besoins prévisibles, il faut aussi une main-d’oeuvre clandestine pour faire face aux à-coups, tel le mûrissement accéléré des fruits. Ce système exige donc une armée de réserve de saisonniers précaires. Tout le monde sait où les recruter: la porte d’Orange à Carpentras, le marché d’intérêt national de Châteaurenard… »

Q: Les agriculteurs font valoir que la pression des marchés les oblige à produire toujours moins cher.

R: « L’agriculteur n’a aucun contrôle ni sur le prix de vente de ses produits fixé par la grande distribution, ni sur celui des agrotoxiques (produits de traitement, NDLR) fixé par (le géant suisse de la pharmacie) Novartis. Il peut se dire que la seule solution, c’est d’exploiter sa main-d’oeuvre. Cela tombe bien: un immigré est là pour faire des heures. Pour lui, 350 heures à 3,8 euros valent mieux que 169 au SMIC. C’est ainsi que cette dynamique d’exploitation, de précarité, de destruction du milieu social rural, s’enracine ».

Q: Comment changer cette situation?

R: « On n’en prend pas le chemin. Au contraire. Le sud de l’Espagne est en train de devenir la Californie de l’Europe. Avec les mêmes conséquences : précarité, racisme dégénérant en émeutes comme à Almeria, concentration des productions, pollutions. C’est un système avec sa logique qui se met en place ».

Source : AFP

Site(s) extérieur(s) cité(s) dans cet article :

Institut national de la recherche agronomique (INRA)

http://www.corse.inra.fr/

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