Pour le bien des sols

Pour le bien des sols

L’agronome Louis Robert, connu pour l’histoire qui porte désormais son nom, a passé les derniers mois à rédiger un livre sorti récemment. Il revient dans l’ouvrage sur ce qui l’a propulsé dans l’arène publique mais surtout, il reprend le bâton de pèlerin qu’il porte depuis ses débuts au MAPAQ, soit la santé des sols.

Un des chapitres du livre Pour le bien de la terre est entièrement consacré à la santé des sols. Intitulé « Un sol qui étouffe », M.Robert revient sur les pratiques agricoles mises en place depuis la culture intensive en agriculture et les connaissances sur les sols acquises au fil du temps. Il met en parallèle à cette rhétorique ce qu’il a appris sur le terrain, soit depuis ses débuts comme agronome pour le gouvernement en 1989.

Selon Louis Robert, les propriétés chimiques ont été priorisées au détriment des dimensions physiques et biologiques du sol, ce qu’il explique en entrevue par le fait que la science agronomique se soit développée en premier lieu avec les découvertes des interaction entre les minéraux et leurs impacts sur les sols, plutôt que sur les propriétés des sols eux-mêmes. Ces découvertes ont mené à la construction d’usines de potasses dans les années 40 et 50 mais également une industrie qui s’est bâtie autour d’une nutrition minérale des sols, à contrario avec un état de santé des sols. « Bien que la recherche physiologique, biologique et chimique soit basée sur des faits scientifiques, elle a nourri un commerce ». Au lieu d’évaluer les besoins des cultures, les normes comme celles du MAPAQ ont été établies afin d’empêcher les abus, ce qui ne fait pas en sorte que les meilleures pratiques soient adoptées, comme dans le cas de l’azote où les quantités appliquées au Québec sont selon lui nettement supérieures aux recommandations.

Le débat autour de la matière organique des sols occupe aussi selon lui une place trop grande par rapport aux autres problèmes des sols dans la province. « En général, ça baisse à peu près partout mais il y a des problèmes plus urgents », plaide-t-il. Le problème est important mais il n’a pas atteint un seuil critique. Il est vrai qu’à ce titre, la seule étude complète sur le sujet date du début des années 90.

Louis Robert revient donc à ses marottes, l’étude des sols. La Caravane santé des sols, une activité itinérante sur l'agronomie des sols, qui s’est promenée de 2012 et 2019, dans toutes les régions du Québec, entre avec deux autres collègues (Odette Ménard et Bruno Garon), reprenait les mêmes thèmes qui passionnent l’agronome depuis plusieurs années.

« Pour l’heure, ce sont les phénomènes de compaction et de structure qui sont incontestablement associés à la perte de fertilité de la terre, à la faible productivité des champs, à la variabilité du rendement d’un champ d’une saison à l’autre autant qu’à la variabilité du rendement observée sur une même parcelle. Ce sont aussi ces phénomènes qui réduisent la capacité d’un sol à maintenir l’aération et l’humidité nécessaires au développement des cultures et qui les rendent encore plus vulnérables aux aléas climatiques », avance l'agronome

Comme il le faisait lors de ses démonstrations en champ, il vaut mieux prendre une pelle et creuser pour diagnostiquer les problèmes de rendement, trop souvent associés à un problème de drainage ou de manque en minéraux. Au sujet du drainage, il explique qu’il existe une certaine confusion. Le drainage est fait pour réduire le niveau d’eau souterraine, pas l’eau de surface. « Il arrive que quand  on investigue pour un problème d’eau de surface, plus on creuse et plus c’est sec. Bien souvent, ce n’est pas là le problème dans le trois-quarts à cent pour cent des cas ». Il rappelle que le niveau d’eau souterraine est très bas en Montérégie, les Appalaches et le Bas-Saint-Laurent. D’ailleurs, il indique que l’IRDA a déjà publié des chiffres sur la porosité des sols qui est passée dans certaines régions de 25% à 8%. Le problème est donc clairement l’infiltration d’eau selon lui.

Pour réduire la compaction et le phénomène de pulvérisation, les méthodes sont assez simples et connues aujourd’hui. Il faut avant tout changer la structure du sol. « Il faut éviter de laisser le sol à découvert en conservant une couverture de végétation ou de résidus de culture (...) l’agrégation a des ennemis : le travail du sol (particulièrement le labour, mais aussi les hersages), les pluies fortes, et les cycles intenses de gel et de dégel », peut-on lire dans son livre.

M.Robert rappelle d'ailleurs que « le système cultural impliquant une rotation stable dans le temps (un minimum de trois cultures principales de familles différentes intercalées d’autant de cultures de couverture) sans travail de sol (du semis direct en permanence !) occupe moins de 10 % des agriculteurs ».

Pourtant, la pratique est payante. À titre d'exemple, M.Robert cite en exemple le producteur ayant obtenu le contrat d'approvisionner la chaine de restauration rapide Ashton. Malgré une production moins abondante que d'autres producteurs, il a pu obtenir le contrat grâce à la qualité de ses pommes de terres, une conséquence directe d'une régie axée sur la rotation des cultures et de préservation des sols.

La transmission des connaissances

Pour adopter de meilleures pratiques, il faut en premier lieu les connaitre et les diffuser, un aspect à améliorer selon l'agronome. Peu de ressources humaines au Québec sont en effet disponible juge-t-il pour le transfert des connaissances.  « Il faut être conscient et transparent des problèmes, mettre les ressources nécessaires pour opérer un transfert de connaissances et appliquer ensuite les meilleures pratiques ».

M.Robert observe d’ailleurs deux tendances dans l’agriculture québécoise qui l’inquiète. « Il y a d'un côté les conservateurs et de l'autre les innovants. Les deux tendances s’éloignent de plus en plus avec les leaders qui s’améliorent, ce qui fait que l’écart s’agrandit sans cesse ». Il souhaiterait en fait que les agronomes en grandes cultures développent un service-conseil et des relations de confiance en effectuant un service assidus auprès des producteurs, au lieu d’un service ponctuel. Il verrait bien se développer un service à l’image des agronomes qui accompagnent et font partie des équipes entourant les éleveurs au quotidien dans la gestion de leur troupeaux. « L’idée est de faire comprendre qu'en discutant de santé des sols avec un agronome, on augmente la rentabilité ».

La Caravane des sols reprendra d’ailleurs la route, avec de nouveaux animateurs et davantage de cellules de formation, un projet qui a pris forme dans les derniers mois.

à propos de l'auteur

Journaliste

Céline Normandin

Céline Normandin est journaliste spécialisée en agriculture et économie. Elle collabore également au Bulletin des agriculteurs.

Commentaires